Philippe 
écrit à

   


Georges Brassens

   


Le vieillement
 

    Bonjour tonton Georges (désolé pour la familiarité mais je parle toujours de toi de cette façon),

Pourrais-tu me donner la véritable explication de cette date du 22 septembre, dans ta chanson? Que penses-tu de ton musée de Sète? Et que penses-tu des imbéciles comme moi qui chaque année vont sur ta tombe discuter cinq minutes?

Merci d'avance.

Philippe


Cher Philippe, bonjour.

Durant toute mon enfance, dans ma ville natale de Sète, chaque mercredi après-midi, qu’il plût ou qu’il fît beau, était consacré à un pèlerinage rituel au cimetière Le Py, le «cimetière des pauvres». J’aimais flâner longuement dans ce lieu tandis que ma très pieuse maman pratiquait ses dévotions aux mânes de la famille. J’étais en quelque sorte déjà un enfant de la dalle!

Les gens que j’ai aimés ne sont jamais tout à fait partis: ils demeurent présents, vivant en moi, par le précieux souvenir que j’en garde, par ce que j’ai acquis à les connaître, à les côtoyer. Aussi je ne retourne que rarement sur la tombe de mes «anciens morts». Par contre, je ne conçois pas de ne pas être présent à l’enterrement d’un ami, voire d’une connaissance lointaine. Plus encore, je me fais un devoir d’y être lorsqu’un copain enterre un parent, un camarade à lui. Je crois que dans l’épreuve, la présence des gens que l’on apprécie, qui nous apprécient, peut être très précieuse. À l’annonce de la perte d’un proche par un ami, il m’arrive très souvent de téléphoner à plusieurs de la bande des copains pour leur signaler que je serais heureux qu’ils m’accompagnent alors au cimetière.

Enfin, Philippe, vous n’ignorez pas que j’ai fait allusion aux cimetières dans une bonne dizaine de mes chansons. Donc je suis très mal placé pour désavouer les âmes sensibles qui se rapprochent de ceux qu’ils ont aimés en venant partager avec eux quelques instants la morte saison. D’ailleurs, ne vous ai-je pas personnellement invité à venir faire sur ma petite concession d’affectueuses révérences? À la seule condition bien sûr que vous me fréquentiez davantage dans mes chansonnettes que dans le champ de navets.

Lorsque enfant je courais dans les allées de ce cimetière Le Py, pendant que ma maman se recueillait devant le caveau familial, j’étais loin de me douter qu’un jour mes inconditionnels y défileraient pour me dire en passant un petit bonjour innocent. Mais plus encore, jamais je n’aurais pu imaginer que dans le pâturage de mérinos que nous devions contourner, face au cimetière, se dresserait un jour un immeuble tout entier consacré à la production de l’humble troubadour que je suis.

Heureusement, l’«Espace Brassens» n’est pas véritablement un musée, mais un lieu de rencontre où différentes présentations audio-visuelles permettent à ceux qui me connaissent peu de découvrir mon petit univers, et où ceux qui m’ont toujours témoigné leur haute fidélité retrouvent la gamme des émotions que mes chansonnettes leur ont procurées.

Même si l’existence d’un tel lieu porte un dur coup à ma modestie viscérale (et côté modestie, je ne crains personne!), j’en suis bien sûr très honoré, et puisque tout mon travail consistait à générer émotion et éventuellement réflexion, je veux considérer que cette entreprise est un complément à ma production, et je ne peux que m’en réjouir. Je suis davantage troublé par ces admirateurs-collectionneurs, nombreux semble-t-il, qui s’évertuent à accumuler précieusement tout ce qu’ils peuvent dénicher me concernant: disques, livres, périodiques, programmes, affiches, cartes postales etc. Jusque parfois en faire un véritable oratoire à ma gloire.

Le 22 septembre! J’ai toujours été fasciné de voir que cette date semble pour plusieurs receler une dimension cachée, voire mythique. Je peux vous assurer qu’elle ne masque rien de plus que ce que raconte la chansonnette: le souvenir de la brutale désertion d’une belle traîtresse. Des esprits torturés ont voulu voir dans le choix de cette date l’amertume inavouée d’un vieux monarchiste nostalgique: la première République a été fondée un 22 septembre! Mais ce jour stigmatisé a d’autant moins de portée significative que l’anecdote est pure fiction et le quantième retenu n’a d’autre justification que sa consonance dans le vers. Malgré des tas de galipettes, de fadas, et si avec moi Cupidon s’est parfois surmené, il a su me préserver des affres de l’abandon, et si au second rendez-vous il n’y avait parfois personne, je peux me vanter de n’avoir jamais connu les déchirements d’un largage brutal. Ce sont donc les confidences, les épanchements des copains qui m’ont inspiré cette complainte.

Un libre chanteur,

Brassens.