Boris Vian
écrit à

   


Georges Brassens

   


Lettre de Boris Vian à Georges Brassens
 

    Cher Monsieur Brassens,

L'équipe de Monsieur Dumontais m'a appris que vous participiez aussi à Dialogus. Je suis heureux d'être en aussi bonne compagnie! Voilà l'occasion rêvée de nous rencontrer enfin. Il y avait longtemps que je souhaitais vous dire «de vive voix» ce que j'ai écrit à votre sujet l'année dernière dans "En avant la Zizique". L'occasion ne s'était jamais présentée.

En lisant vos lettres, je suis heureux de constater le succès qui est devenu le vôtre... et je me sens frustré d'avoir raté tant de merveilleuses chansons! Le public a enfin accepté celui que vous êtes et je suis heureux de cette évolution. Il faut du temps pour accepter  une forme de texte, un ton, un style, auxquels on n'avait jamais été confronté auparavant, et d'une certaine manière, nous avons tous deux, il me semble, participé à l'éducation du public. Si j'avais su ça plus tôt, j'aurais certainement poursuivi la voie littéraire avec plus d'acharnement. Maintenant, je lâche. J'ai plus assez de mains. Je suis fatigué, j'ai compris trop tard ce que les internautes de Dialogus m'ont expliqué.

J'ai également lu avec plaisir le texte que vous avez rédigé sur la pochette de mes «Chansons possibles et impossibles» lors de leur réédition... posthume, hélas, si j'ai bien compris. Je vous en remercie.
Je ne sais pas si les chiens ont toujours besoin de leur queue en 2007, mais je suis heureux d'avoir désormais un public qui a besoin de mes chansons!

Amicalement,

Boris Vian

Bien cher collègue, bonjour.

J'ai été très heureux de recevoir votre courrier. J'ai toujours regretté que l'occasion ne se fût jamais présentée où nous aurions pu échanger amicalement, bien sûr principalement sur le métier et sur toutes ces préoccupations communes qui ont alimenté nos écrits.

Vous vous souviendrez sans doute que j'ai présenté mes derniers spectacles au Théâtre des Trois Baudets en janvier 1954, soit quelques semaines avant que vous y fissiez vos débuts. Bien sûr, suite principalement aux commentaires dithyrambiques de mes amis Bernard Lavalette et Marcel Amont, dont vous partagiez l'affiche, et sous les invitations pressantes de Jacques Canetti, je suis passé à quelques reprises, selon mes disponibilités, entendre un bout de votre prestation. J'ai assurément été séduit par le caractère hors norme de vos chansons et la couleur jazz de vos musiques. Vous présentiez déjà «Je suis snob» et quelques autres produits inusuels.

Mais je me souviens surtout avoir ressenti pour vous une grande empathie face au malaise profond et flagrant qui vous habitait sur scène. Je me suis identifié dans la façon dont vous transcriviez votre timidité viscérale en un refus des concessions, des compromis face au public. J'ai su que votre attitude était la même devant d'éventuels journalistes et même avec Canetti, que vous avez pourtant toujours appelé «le patron», et qui bien sûr vous a toujours conservé respect et admiration. J'ai également su, par les mêmes voies, que vous avez résolument et fièrement affronté une hostilité parfois agressive pendant plus d'un an, convaincu de la qualité du produit que vous aviez à livrer. Mais vous le savez maintenant, un artiste en scène entend presque autant de bêtises qu'un tableau accroché dans un musée.

J'ai donc regretté que les circonstances ne nous eussent pas permis de fraterniser ou même de travailler ensemble. Quoique je croie bien que Canetti a eu parfaitement raison de ne jamais nous programmer sur la même affiche: pour une grande partie du public, ç'aurait vraiment été trop.

Même si vous avez longtemps occupé les fonctions d'adjoint à ce même Canetti, chez Philips, responsable principalement du catalogue jazz de la maison, les occasions de nous rencontrer semblaient ne jamais se présenter. À tel point qu'alors que notre brave producteur commun aimait beaucoup présenter des photos de groupe réunissant la totalité de son écurie chanson, il n'a jamais réussi à nous réunir tous les deux sur le même cliché. Si bien qu'une de ces photos de famille, prise dans la salle des Trois Baudets et devenue célèbre, où nous apparaissons côte à côte, est en vérité un montage, par ailleurs maladroit. Nos deux silhouettes ont été collées après coup sur la photo originale. (On me dit que cette photo anecdotique est reproduite dans le livre intitulé «Le Théâtre des Trois Baudets».)

Mais je veux surtout vous dire toute mon admiration pour votre génie protéiforme, votre créativité débridée. Je suis toujours fasciné par l'éclectisme de certains créateurs d'exception, moi qui n'aurais vraisemblablement rien su faire d'autre que de fabriquer des chansonnettes. Cette diversité, vous la pratiquez avec une ampleur et un degré de qualité rarement égalés. Bien sûr, les ingrédients qui composent votre production réunissent tout ce qui est susceptible de me ravir, d'autant qu'ils sont maniés selon une approche on ne peut plus personnelle. L'amalgame de préoccupations humanistes, de critiques sociales, antimilitaristes, sur fond de dérision, avec une passion pour les mots, les formules chocs, les réflexions marquantes, le tout encadré par une recherche musicale couleur jazz, tout ça, vous vous en doutez bien, est de nature à me séduire. Et puis j'aime bien qu'une modeste chansonnette puisse déranger, devienne le levier d'une réaction collective, d'une saine provocation vers une prise de conscience, une réflexion. Vous avez excellé autant dans les chansons pour danser que dans les chansons pour penser.

Je sais bien que votre ambition première se limite à ce que chaque jour vous apporte plaisir et satisfaction à réaliser tout ce que vous aimez, mais, encore plus que pour moi, il est regrettable qu'il ait fallu des années pour que le public reconnût le grand mérite de votre exceptionnelle production, pour votre oeuvre littéraire autant que pour vos remarquables chansons.

Au plaisir,

Brassens.