Le trio infernal
       
       
         
         

Régine

      Cher Monsieur Brassens,

Vos pamphlets nous manquent. Qu'attendez-vous pour botter les fesses de nos dirigeants qui font n'importe quoi? Seul notre fric les intéresse (je sais ce n'est pas nouveau). Voilà que maintenant, il va falloir travailler plus. 37 annuités c'est foutu! 40 annuités c'est foutu aussi. Allez, faut se bouger, vous venez avec nous?

J'y pense: si Jacques Brel et Léo Ferré, vos fidèles amis, souhaitent se joindre à vous afin de reconstituer le trio infernal, nous ne serons pas de trop.

Alors vous venez, nous comptons tous sur vous.

Je vous embrasse avec tendresse,

Régine

 

       

 

       

Georges Brassens

      Brave Régine, Bonjour,

Comme vous le savez peut-être, j'ai toujours choisi de ne pas m'impliquer dans les luttes politiques et sociales de notre temps. Un anarchiste ne se mêle pas de politique. Et même si je ne suis pas demeuré un anarchiste actif, j'en ai toujours conservé la fibre. Si j'avais pensé que je pouvais faire davantage en m'impliquant en politique, je m'y serais possiblement aventuré, mais rien ne me paraît moins sûr.

D'abord, je n'ai jamais cru avoir les qualités requises. De plus, si malgré tout je m'y étais risqué, je m'y serais consacré totalement et je n'aurais donc rien fait d'autre. Par ailleurs, je sais que j'en aurais été profondément frustré, malheureux.

Ma perplexité était telle que je ne suis même jamais allé voter. Et si j'ai toujours réclamé ma carte d'électeur, c'était uniquement pour le plaisir enfantin de pouvoir produire un document officiel comportant une reconnaissance de l'Etat. A la ligne «profession», j'ai toujours exigé que l'on inscrive: «Homme de lettres»!

Depuis jolie lurette, de bons apôtres m'ont pressé d'entrer dans les luttes sociales du moment. On évoquait «mon prestige», ma tribune déjà acquise. Le moment était venu pour moi de désigner le bon parti à prendre: bien sûr le leur. Il était impensable que je ne m'enrôle pas sous leur bannière, que je ne m'intègre pas à leur troupe. Parmi ces incitateurs qui me reprochaient avec le plus d'âpreté mon irrésolution, ma pusillanimité, ma lâcheté en quelque sorte, je distinguais quelques confrères de la chanson. Ces hérauts, plus souvent que moi, montaient à la tribune et sur la scène. Tandis que je vis en reclus, ils ont chaque jour l'occasion de proclamer leur conviction profonde et leur foi. Au lieu de cela, je les entendais chanter des puérilités, des conneries, sur des rythmes à la mode. Que n'haranguent-il mieux leur auditoire? Et ils appellent cela s'engager!...

J'ai milité chez les anars, les libertaires. Voilà mon fond. J'ai fait part, dans mes chansons, de mes opinions personnelles. J'ai ressassé de vieilles vérités, dénoncé des iniquités qui ont l'âge de la lune. J'ai proposé que l'on mette par dessus tout, le respect de la vie et de la dignité de l'être humain. Je veux croire que mon implication à moi a pu contribuer à éclairer, à motiver ceux qui choisissent, qui choisiront de s'impliquer. Chacun son métier.

Lorsque j'ai soumis à mes amis proches la version préliminaire de ce qui est peut-être ma chanson la plus politique: «Le Roi» (...des cons), plusieurs m'ont incité à en faire un pamphlet d'une plus grande actualité. Alors que j'y fais la nomenclature des grands chefs d'Etats du moment (avec, il faudra me le concéder, une clairvoyance certaine), on aurait bien aimé que le roi des cons, dont on déplore l'incrustation au refrain, soit identifié sans ambages à un certain général. Il s'en serait fallu de si peu.

Vous aimeriez pouvoir compter sur moi? Mais vous le pouvez assurément et je vous invite à utiliser les outils, des mots que consciencieusement je vous ai forgés.

Ce n'est qu'un début...
Un trousseur de chansonnettes,

Brassens