Laurence
écrit à

   


Georges Brassens

   


Les trompettes de la renommée sont-elles si mal embouchées?
 

    Cher Monsieur Brassens,

Il y a longtemps que j’ai découvert votre présence sur Dialogus, et ce n’est qu’aujourd’hui que je franchis le pas pour vous écrire.

Comme beaucoup d’autres internautes, j’ai été très tôt bercée par vos chansons, et vous avez toujours représenté pour moi une image paternelle. Aussi, lorsqu’un soir j’ai appris à la radio votre départ, j’avais dix ans et j’étais inconsolable… C’est ce moment-là qu’a choisi mon père, parti vivre à l’autre bout du monde, pour nous téléphoner. Il a dû me consoler pendant près d’une heure, et son porte-monnaie s’en souvient toujours d’ailleurs!

Aujourd’hui, même si je ne suis pas toujours d’accord avec vous, j’aime toujours écouter vos chansons –surtout lorsque c’est vous qui les interprétez! Dans «Sur le pont des arts», lorsque vous parlez des «fâcheux», il me semble voir votre moustache se relever et une pointe de malice éclairer le bord de votre œil…

Après quelques années de cogitations sur les «Trompettes de la renommée», je n’ai toujours pas compris votre opinion sur l’homosexualité et j’aimerais savoir ce que vous en pensez!

Bien à vous,

Laurence

Bonjour Laurence,

C’est pour moi toujours bien gratifiant lorsque quelqu’un m’affirme que mes chansonnettes ont possiblement pris dans leur vie une dimension au-delà du simple divertissement, qui pourrait en être la seule ambition. Je suis de plus réconforté lorsqu’on m’avoue que l’on n’est pas nécessairement d’accord avec tout ce que je raconte, ce sens critique me rassurant face à certains inconditionnels qui me traumatisent en voulant faire de moi un gourou dogmatique, un maître à penser irrécusable.

Mais par contre je n’ai jamais été très disposé à me défendre, à me justifier, à plaider pour un de mes textes. Et c’est bien parce que votre interrogation ne comporte aucune nuance accusatrice que je veux bien disserter sur le couplet incriminé, pour lequel d’autres m’ont condamné sans appel.

Il faut d’abord admettre que le contexte social du moment, de l’époque, influe grandement sur l’appréciation qui est faite d’un texte, d’un énoncé. Étrangement, ce n’est qu’à cette époque où vous êtes que des critiques ont été formulées, parfois virulentes, sur ces quelques vers jugés anodins au moment de leur création. Il est très symptomatique que, si la chose existait sans aucun doute, le mot homophobie n’existait même pas au temps où j’ai écrit cette chanson.

Dans les premières années de ma carrière, les spectacles de cabaret, de music-hall puis les tournées auxquelles j’ai participé comportaient invariablement, en première partie, la prestation d’un chansonnier, d’un humoriste. Sans que je n’y trouve une excuse, rares sont ceux dont le numéro ne comportait pas quelques plaisanteries sur l’homosexualité, voire un personnage caricatural stigmatisant les dehors parfois outranciers de certains membres de la confrérie. Mais j’ai rarement vu que ces parodies condamnaient l’orientation alternative en soi, impliquaient un jugement de valeur. On peut facilement admettre que l’on raconte une blague aux dépens d’un cordonnier (ou d’un chef de gare!) sans que la chose n’implique un mépris pour les cordonniers. Personnellement, je trouve très sain que des Noirs, des Belges, s’amusent à répertorier et à répéter des vannes sur les Noirs, les Belges. Et je trouve très positif que des personnalités publiques ouvertement «gays» n’hésitent pas à raconter des histoires de «gays». Woody Allen reste le plus ardent diffuseur d’humour aux dépens des Juifs. «Ma montre en or, j’y tiens beaucoup. C’est mon père lui-même, sur son lit de mort, qui me l’a vendue!»

Je crois même, mais je peux me tromper, que dans bien des cas, celui qui répugne à répéter ou qui condamne une blague impliquant un Noir, un homosexuel, est précisément celui qui considère que le Noir ou l’homo est inférieur, et qu’il n’est pas délicat de l’accabler davantage.

Enfin, grâce à mes nombreux correspondants, je constate qu’à votre époque, chez les politiciens et chez certains artistes, il y a une glorification d’une prétendue rectitude morale et sociale qui, parfois, se rapproche d’une obséquiosité calculée, intéressée.

Mais venons-en à ma chanson elle-même. Écrite en 1962, alors que je connaissais tout de même un succès appréciable, les gens de mon entourage et les journalistes potineurs me reprochaient vivement de ne rien leur offrir pour mousser la promotion de mon personnage. Cette chanson, écrite il faut bien l’admettre sur le mode de la galéjade, est donc une réflexion sur cette situation kafkaïenne. J’ai peut-être inconsciemment souhaité, par ce texte, provoquer le scandale que tous me réclamaient. Plusieurs auraient pu s’en offusquer: les ligues de vertu, les grenouilles de bénitier, les culs-coincés de la classe des marquises.

Comme il y est dit, cette rengaine constitue un tour d’horizon des différentes recettes qui auraient pu me mériter l’attention des folliculaires avides de transgressions scabreuses. Et après m’être demandé avec qui donc faudrait-il que je couche pour provoquer la déesse aux cent bouches, une femme célèbre, une étoile, une star (ou la femme d’un agent de police?), il était bien tentant de franchir le pas et, faute d’oser faire reprendre du service à mon illustre gorille, d’envisager l’intérêt promotionnel d’éventuelles amours sodomites.

Je suis prêt à concéder que le terme «tapette» n’est pas des plus élégants, mais la rime avec trompette était trop séduisante, inévitable. Mais surtout je vous signale que mon innocente raillerie ne s’attaque qu’à l’aspect extérieur de ces personnages flamboyants qui se déhanchent comme des demoiselles et adoptent tout à coup des poses de gazelles. Et si j’en conclus que ces comportements, même ostentatoires, ne profitent plus à personne,  c’est précisément pour signaler que, grâce à l’évolution des mentalités, ces choix alternatifs sont de moins en moins stigmatisés, et c’est ce que je souligne également en proposant que le crime pédérastique ne paie plus (même s’il ne sera dépénalisé que vingt ans plus tard!).

Enfin, chère Laurence, comme vous ne semblez pas m’avoir condamné pour ce couplet, je me permettrai de dire que ceux qui y ont vu de l’homophobie, comme ceux qui croient même en avoir décelé dans «Le gorille» (le quadrupède ayant préféré le juge à la vieille dame!) ou même dans «Le mécréant» (y’a tant d’hommes aujourd’hui…), tout comme ceux qui à l’inverse m’ont soupçonné de faire la promotion de l’homosexualité dans «S’faire enculer», tous ceux-là donc, sont à mon avis de fieffés fouille-merde. Encore heureux que l’on ne m’accuse pas de pédophilie pour avoir chanté «Le père Noël et la petite fille» ou «La princesse et le croque-notes». Ou peut-être de proxénétisme pour avoir écrit «La complainte des filles de joie». Pourquoi pas de zoophilie pour avoir pleuré sur la mort de la canne de Jeanne?!

Mon opinion sur l’homosexualité? Si je vous disais que j’ai même un voisin qui est végétarien... J’essaie de ne pas trop m’en faire!

Brassens