Les passantes
       
       
         
         

Joëlle Lavigne

      Cher Monsieur Brassens,

Après l'écoute de la chanson «Les passantes», je me suis mise à réfléchir un peu. Bien sûr, les paroles ne sont pas de vous, mais en tant qu'interprète, je vous crois digne de savoir bien interpréter le sens de ce poème. Ma question est donc la suivante: peut-on passer outre des valeurs qui nous ont été inculquées afin d'avoir l'impression de ne pas avoir «manqué sa vie»?

En tant que fillette, je m'interroge sur l'importance des valeurs face au plaisir. Puis-je décider d'arrêter d'adhérer à une valeur, afin de me procurer le plaisir que cette dernière opprimait? Ou bien les valeurs que nous apprenons, dès notre très jeune âge, sont celles que nous devrions respecter à jamais?

Alors, voilà!

Merci à l'avance de l'attention que vous porterez à ma question!
         
         

Georges Brassens

      Bonjour Fillette,

Je serais tout disposé à adhérer à votre plaidoirie pour le respect des valeurs, même si je me suis toujours méfié des doctrines qui décèlent une opposition entre le bien et le plaisir, voire le bonheur.

Mais je vous avoue que je n'arrive pas à établir un rapprochement entre ce poème, à la limite anodin, et la notion de «passer outre à des valeurs».

Ce texte, imprégné d'une mélancolie pénétrante, évoque une émotion assurément universelle, la rêverie chimérique et innocente qu'a le pouvoir de faire naître la vue, si brève soit-elle, d'un visage sur lequel on voudrait déceler une précieuse correspondance, une affinité magnifique. Un rapprochement profond entre deux êtres humains, quoi de plus riche, et la recherche, l'espoir d'une telle alliance n'est-elle pas le carburant de pratiquement toute activité humaine?

C'est en 1942, au marché aux puces de la Porte de Vanves, à quatre pas de ma maison, que j'ai chiné, pour quelques sous, une plaquette de poésie publiée en 1913. Si j'ai mis en musique des oeuvres de poètes parmi les plus grands, Villon, Hugo, Lamartine, Verlaine ou Paul Fort, j'avais été touché par la grâce et l'émotion qui se dégagent de cette confidence intimiste d'un poète inconnu, Antoine Pol. Et ce n'est que trente ans plus tard que j'ai livré cette chanson, après avoir longuement hésité entre quelques variantes de rythme et d'interprétation. Jusqu'à trouver celle qui soutienne le plus adéquatement ce texte.

Au moment de graver cette chanson sur mon onzième 33 tours, mon secrétaire Gibraltar déploya sa très efficace ténacité à retrouver ce trop discret Antoine Pol. Un rendez-vous fut fixé où je souhaitais offrir à l'auteur la primeur de ma chanson et recueillir son autorisation. Mais le brave octogénaire eut la malencontreuse idée de casser sa pipe juste avant notre rencontre. Il n'a jamais entendu la chanson qui, il faut bien l'avouer, risque d'être le seul lien qui lui évite de sombrer dans le gouffre de l'oubli, possiblement la hantise de tout poète.

C'est dommage que vous n'appréciiez pas cette chanson, parce que, fait très rare, vous pourriez en découvrir deux autres interprétations que j'en ai faites, dont l'une plus rythmée où je me permets un pont musical en faisant la trompette bouchée avec la bouche. Une deuxième version a été enregistrée chez-moi, rue Santos-Dumont, pendant une séance de travail. Ces deux variantes se trouvent sur un CD intitulé «Brassens inédits, archives 1953-1980». Si l'accompagnement de cette prise deux, par mon contrebassiste Pierre Nicolas et la deuxième guitare de Joël Favreau, n'ont pas la magnificence de la version définitive, où la grâce les a tous deux envahie, la maquette a le mérite d'inclure une strophe que je regrette de ne pas avoir retenue par la suite, pour de prosaïques et très peu lyriques raisons de longueur, la version retenue faisant déjà 4 minutes 11. Je vous livre ci-dessous le couplet élagué, espérant ne pas ajouter à votre réprobation.

Ni moraliste ni immoraliste,
Brassens

A la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval
Qui voulut rester inconnue
Et qui n'est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal.
A.P.