Samuel
écrit à

   


Georges Brassens

   


L'espace Brassens
 

    Bonjour, mon cher Georges!

Pour commencer, sache que tu nous manques beaucoup: même si je suis né en cette foutue année 1981, je ressens tout de même un vide et regretterai toujours de ne pas pouvoir dire «tiens, je viens d'acheter le nouveau Brassens!»...

Ce pourquoi je t'écris ici, c'est qu'en bon disciple que je suis, j'ai fait il y a peu mon «pèlerinage» à Sète, passage obligé des «amis de Georges». J'ai suivi les pas de tes jeunes années, allant de la maison qui t'a vu naître au cimetière où tu «passes ta mort en vacances». La plage de la Corniche, l'étang de Thau, l'église où tu allais, ton école... J'ai fait le tour de ce qui pouvait me rapprocher de toi et j'ai forcément terminé ma course au fameux «espace Brassens» qui t'est dédié... Et c'est là que je veux en venir. Certes, il faut saluer l'initiative d'avoir rendu un tel hommage au grand poète que tu représentes aujourd'hui encore, mais j'ai du mal à exprimer le malaise que m'inspire cet endroit, et ce à cause de l'impudeur avec laquelle sont exposées tes très personnelles lettres d'amour à Püppchen, qui, c'est évident, n'étaient pas destinées à un tel usage! Je trouve cela irrespectueux que ta vie privée ait été ainsi déballée au grand jour, car on connaît tous ta profonde pudeur et la manière dont tu préservais ta compagne des médias. C'est paraît-il Püppchen elle-même qui a confié ces lettres et aurait consenti à ce qu'elles deviennent publiques... ben voyons! Pour le reste, je n'ai rien trouvé d'original à toute cette visite, si ce n'est l'indécence avec laquelle on cherche par tous les moyens à nous VENDRE du Brassens! Cartes postales, porte-clés, livres, DVD, cadres, posters...  -je m'arrête là- Tout ce commerce dont profitent de nombreux Sètois, souvent ignorants de l'œuvre immense que tu nous a laissée, m'a profondément affecté, au point de me dire que tu n'avais finalement pas tort: ce sont bien des «imbéciles heureux qui sont nés quelque part». Et ça ne concerne pas que les Sètois, c'est l'époque qui veut ça... Les nouvelles générations ne s'intéressent à rien, elles ne sont bien souvent attirées que par la médiocrité et le néant!

Il existe encore heureusement quelques gens sensés et qui savent reconnaitre les bonnes choses, mais ça devient presque marginal... À nous, donc, de continuer à transmettre ce trésor que tu nous a laissé et perpétuer ta légende! Je sais bien que de tels éloges te feront râler, mais que veux-tu, c'est le fond de ma pensée et c'est sincère...

Amicalement,

Ton copain Samuel


Samuel, bonjour.

Tout jeune, alors que j’étais un étudiant plutôt médiocre, j’ai eu la très grande chance de croiser un professeur d’exception. Alphonse Bonnafé, ancien boxeur, était un passionné de littérature et principalement de poésie. Pour les plus réceptifs d’entre nous, dont j’étais, il s’évertua à nous faire découvrir, nous faire apprécier les richesses infinies de cet univers.

Pour ne pas effaroucher nos esprits parfois réticents, souvent paresseux, il eut l’habileté de nous initier à la versification par les voies les moins arides. Jean De La Fontaine, auteur fabuleux et qui de toutes façons était déjà au programme, fut assurément une porte d’entrée particulièrement accessible, accueillante, pour pénétrer dans ce monde merveilleux. J’eus tôt fait de découvrir un de ses récits méditatifs dont la leçon allait me profiter pour le reste de ma vie: «Le meunier, son fils et l’âne». Si vous n’avez pas bien en mémoire cet apologue, je vous invite à le retrouver, à le relire, à y réfléchir.

Vous avez possiblement raison en tous points, Samuel, ce n’est pas à moi d’en juger. Par ailleurs, vous avouez avoir, dans ma bonne ville de Sète, fait un «pèlerinage» à ma mémoire. Déjà ce terme à connotation religieuse, vous vous en doutez, me rend un peu mal à l’aise, tout autant que l’idée d’un lieu où l’on étale des éléments de ma vie privée. (Si mon vieux père voyait ça, lui qui avait horreur des honneurs, hommages et cérémonies!)

Vous savez sans doute que je ne ratais jamais un enterrement et que souvent je suis retourné sur la tombe de ceux qui ont compté pour moi ou même sur les lieux où ils avaient vécu. Alors personnellement, je peux comprendre le sens de votre pérégrination  et je suis très honoré de cet hommage. Mais vous n’ignorez pas que votre démarche, pour plusieurs, peut sembler incongrue. Même si, semble-il, vous êtes très nombreux à le faire, pour d’autres, même parmi les plus fervents amateurs de mes chansonnettes, l’idée de passer voir ma maison, mon école, paraît louche. Ceux qui ne pensent pas comme nous ne sont pas nécessairement des cons!

Enfin, on me dit que l’Espace Brassens, à Sète, connaît un grand succès, fait plaisir à de très nombreux visiteurs. N’est-ce pas là le plus important? Au point que sa surface a été doublée, en cette année d’où vous m’écrivez. Je crois bien de plus que c’est une grave erreur de penser que la vente de livres et autres est faite dans un but mercantile, et surtout au profit de quelques individus. Je suis bien sûr que cette opération, par ailleurs très modeste, n’a pour seul but, encore une fois, que de faire plaisir, d'accommoder le visiteur.

Quant aux lettres adressées à ma favorite, Püppchen, qui ont fait l’objet d’une présentation temporaire, si j’avais pu deviner qu’elles seraient un jour affichées en public, j’en aurais assurément été traumatisé et n’aurais pas pu aligner deux phrases. Mais là encore, je suis très partagé. J’ai souvent déploré l’image mythique qui s’est développée autour de mon personnage. Alors ces petites notes on ne peut plus intimistes, sans affectation aucune, ont pu contribuer pour plusieurs à rectifier une image souvent déformée par les média, par les trompettes de la renommée. Ils ont pu un instant entrevoir celui que je suis vraiment, sans artifice. Ces lettres auraient d’ailleurs pu suffire à rassurer ceux et celles qui ont pu me soupçonner de misogynie. Enfin d’autres qui m’appréciaient déjà ont été touchés par certains détails de mon quotidien de cette époque, qu’ils n’auraient jamais pu imaginer, tout comme vous avez pu être ému devant la porte qui m’a vu passer enfant.

La Fontaine et son meunier avaient raison: «...est bien fou du cerveau qui prétend contenter tout le monde et son père!» C’est d’ailleurs une philosophie qui m’a servi de trame de fond pour quelques-unes de mes chansons et qui m’a appris les vertus apaisantes de la tolérance.

Un modeste troubadour,

Georges Brassens.


Cher Georges,

Tout simplement merci pour cette réponse pleine d'enseignements... La Fontaine, que je connais trop peu, mérite que je m'y attarde d'avantage et j'y tâcherai. Désolé au passage d'avoir opté pour le tutoiement, mais ça m'a paru naturel et spontané tant et si bien que cela me gêne un peu maintenant de te voir employer le «vous».

En tout cas, tu as mis le doigt sur l'un de mes gros défauts: je voudrais que tout le monde pense comme moi, une forme d'intolérance, peut-être... Et cette jolie fable que tu m'a conseillée m'apportera certainement un peu de recul face à des situations d'incompréhension de l'Autre.

Un jour, à quelqu'un qui te disait immortel, tu as répondu: «Attendez donc que je sois mort avant de dire que je suis immortel». Erreur on ne peut plus funeste!

Bien à toi, mon cher Poète!
                                                             
Samuel