Les oiseaux de passage
       
       
         
         

Céline Moulet

      Salut Georges,

Comment trouves-tu les oiseaux de passage?

Céline

 

       

 

       

Georges Brassens

      Céline, Bonjour.

Lorsque des petits malins ont réussi à colorier les vieux classiques du cinéma noir et blanc, des sycophantes effarouchés, Woody Allen en tête, ont hurlé à la trahison. Idem lorsqu'on a interprété Bach en jazz. Et je vois que plusieurs de mes inconditionnels se rebiffent lorsqu'un jeune créateur enthousiaste se permet, à partir d'une de mes musiques, de mes chansons, une interprétation, voire une appropriation qui corresponde à son univers culturel spécifique. Et je remarque que la réticence est d'autant plus grande chez les traditionalistes que l'adaptation s'éloigne de leur bagage culturel à eux. Brassens en jazz passe encore, mais Brassens en rap, une hérésie. Je crois qu'ils ont tort.

Si un illuminé s'emparait d'un original de Rodin, de Renoir, et entreprenait de le modifier à sa convenance, il faudrait le déplorer amèrement, mais si un artiste inspiré s'amuse à reproduire la Joconde en en modifiant divers éléments, comme ça a été fait des centaines de fois, personne n'y perd rien. Et possiblement que ça fera plaisir à quelqu'un quelque part, que ça ajoutera quelque chose au patrimoine collectif.

Ainsi, pour ma part, je suis toujours heureux qu'un artiste livre un produit différent, personnel, à partir de mon travail. Et je suis d'autant plus fasciné que l'adaptation s'éloigne de l'esprit originel de l'˙uvre. Notez bien que cela n'implique pas que j'aime particulièrement ces versions. Mais je suis heureux de penser que par ces voies (par ces voix!) mes chansonnettes rejoignent des publics, des générations qui ne soupçonnaient même pas mon existence. Pensez que certaines des chansons du C.D. « Les oiseaux de passage » ont plus d'un demi siècle.

Avant même d'écouter ce disque, j'en ai été ému. Quand on sait la détermination, l'acharnement et surtout l'enthousiasme qui sont requis pour mener à terme une telle réalisation, je ne peux qu'être touché par un si remarquable hommage. Et précisément dans ce cas, le talent, la créativité émanent d'artistes que l'on voudrait croire à mille lieux de mes petites fabulettes. N'avez-vous pas comme moi le sentiment que ces créateurs ont mis, pendant un moment, leur production propre en veilleuse et ont consenti des sommes importantes de travail pour rallier leurs publics au mien.

Autre dimension réjouissante de cette production: les arrangements musicaux. J'ai toujours souhaité pour moi-même un accompagnement très sobre. Si bien que des indigents de l'oreille ont jugé que mes musiques étaient simplistes. Je suis toujours heureux que des interprètes, reconnus pour être des passionnés de l'exploration musicale, choisissent mes tunes et que mes mélodies leur inspirent des orchestrations parfois extravagantes.

Enfin, n'échapperont à personne sur ce disque la diversité de mon travail d'abord, mais aussi la diversité des climats culturels dans lesquels ont été intégrés mes textes, mes musiques.

Je vois mon oeuvre comme un arbre, chaque chanson comme un fruit. Qu'on le cueille et le mange nature ou qu'on en fasse de la compote, de la confiture, de la tarte, si l'on me dit que le fruit est savoureux, nourrissant, je suis heureux.

Brassens