Macha
écrit à

   


Georges Brassens

   


Les femmes d'aujourd'hui
 

    Mon bon Georges,

Excuse-moi cette familiarité mais j'ai grandi avec toi, je ne saurais te vouvoyer, t'es comme qui dirait de la famille, chez nous les Gripoix.

De là ma question. Toi, de là-haut, que penses-tu des femmes d'aujourd'hui? Je fais partie de ces jeunes femmes qui ont hérité du combat de leurs soixante-huitardes de mères, et aujourd'hui, après des années d'études, je suis indépendante, je ne fais pas la cuisine, je gère, je gère, je gère, j'ai jamais peur, je pleure presque jamais, et je rigole aussi, beaucoup, je profite, mais je suis... seule. Tu vois de quel genre de femmes je veux parler, dis, Georges?

T'en penses quoi de ces femmes-là, toi? Si t'étais encore en ce bas monde, t'en voudrais une comme ça?

Merci pour tout, ton arbre te passe le bonjour...

Bonjour,

Vous vous doutez bien, Macha, que ce terrain sur lequel vous souhaitez m’entraîner est un champ de mines. C’est le type même du dossier pour lequel, où que vous vous situiez, quelque soit votre opinion, vous êtes assuré de vous attirer les foudres de ceux qui ne pensent pas comme vous (Qui, comme vous le savez, sont des gens qui ont le droit de suivre une autre route que vous!).

Les prémices de base peuvent mettre d’accord tout le monde, ou presque. Aujourd’hui encore, il y a place pour un rattrapage important pour le statut de la femme. Et on ne parle pas de la situation qui prévalait il y a quelques années encore. Et des injustices flagrantes qui perdurent toujours dans d’autres parties du monde.

Il me semble pourtant que l’objectif est bien simple et tout à fait légitime: l’égalité en toutes choses. Ainsi, que chaque femme ait la possibilité de choisir pour elle-même ce qui lui convient, qu’elle soit seule maîtresse de sa destinée, de sa vie. En conséquence qu’elle n’ait pas à dépendre des diktats d’un prince plus ou moins charmant dont elle serait une sorte de subalterne.

Par contre, selon la formule usuelle, ce n’est pas lorsqu’il y aura autant de femmes que d’hommes qui seront chauffeurs de poids lourds ou plombiers, (plombières?) que l’idéal sera atteint. La notion d’égalité n’implique pas que l’on renonce à la spécificité, et sûrement pas que chacune se croit obligée de concurrencer les mâles sur tous les terrains. Un temps, des regroupements d’extrémistes ont exigé que les magasins de jouets éliminent toute distinction entre les étalages de jouets pour les garçons ou pour les filles. Je pense que n’importe quel parent peut vous dire que c’est là une déviation contre nature.

Tout en me gardant bien de prendre position, (certains m’accusent de danser la valse hésitation!) permettez-moi de me réfugier derrière un livre qui a, m'a-t-on dit, un grand succès aux USA. Le titre original m’échappe mais il aurait pu s’intituler «Le bonheur domestique». Cet ouvrage invite à réfléchir à une formule de vie qui a fait ses preuves: un homme et une femme, (d’autres variantes sont possibles!) forment une équipe, affective d’abord, mais aussi opérationnelle. Un objectif premier, affronter la vie, puis avoir des enfants, s’efforcer de les rendre heureux, et donc d’être heureux tous ensemble.

L’homme, autrefois chasseur et cueilleur, sera le pourvoyeur (oui, je sais, déjà ce terme en fait sursauter plus d’un!). Par son travail, il assurera gîte et couvert à sa petite famille. La femme, c’est pratiquement incontournable, est celle qui mettra au monde les enfants. Elle restera disponible pour leur prodiguer tous les soins nécessaires, pour les élever.

Bien sûr, c’est précisément la formule que dénoncent certaines tendances actuelles. Bien sûr, c’est un modèle qui, de tous temps et plus particulièrement dans notre société actuelle, a connu de désolants dérapages. Mais il faut peut-être se demander pourquoi. Pourquoi cette approche, que j’oserais dire naturelle, ne semble plus acceptable et cela, il faut bien l’admettre, de façon très subite, en regard de l’histoire de l’humanité?

Au risque de paraître simpliste, je pense qu’il faut se demander si la pression excessive de la consommation matérielle effrénée, de ses valeurs illusoires qui détournent des valeurs plus fondamentales, n’y est pas pour beaucoup. Il paraît évident, comme symptôme apparent, que nombre de magasines populaires, principalement la presse féminine, sont des instruments d’insatisfaction chronique, de glorification d’objectifs inaccessibles et futiles, dont la seule ambition est de favoriser la consommation.

Dans un couple, si un des deux partenaires, le plus souvent l’homme, est accaparé, voire exténué par son emploi, son travail, la qualité de la relation en est forcément appauvrie. Si les deux partenaires travaillent, sont stressés, épuisés, comme cela semble souvent être la norme dans notre société, il n’y a plus de place pour le couple. Chacun risque de se retrouver seul, ou de le demeurer.

Une des pistes de réflexion mise en l’avant dans le livre cité: si deux jeunes veufs, avec chacun deux enfants en bas âge, choisissaient de faire équipe pour mieux se tirer d’affaire, il serait concevable qu’ils en viennent à une entente mutuelle par laquelle l’un d’entre eux irait travailler alors que l’autre resterait au domicile commun pour assumer les tâches essentielles à une vie harmonieuse, heureuse, de la cellule reconstituée. On peut se demander lequel des deux aurait le plus beau rôle et serait le plus chanceux.

Comme vous voyez, Macha, le thème est délicat et tout avis, comme ce livre, s’il a des partisans, est assuré de trouver des détracteurs véhéments. En conclusion, je vous dirai s que j’ai longuement médité celle du bouquin: il est fabuleux, mesdames, que vous puissiez devenir PDG, mais ne vous y sentez pas obligée, et ne vous sentez pas coupable si ce n’est pas là votre ambition.

Misogynie mise à part,

Brassens.

P.S : Je veux profiter de votre amicale missive pour vous assurer que d’aucune façon je ne vois dans votre tutoiement, pour vous comme pour tous mes autres correspondants d’ailleurs, quoique ce soit de déplacé, ni même de trop familier. Je veux y voir le reflet d’une belle complicité que mes chansonnettes ont réussi à générer entre nous. Par contre, ne vous formalisez pas si, de mon côté, j’ai le réflexe inconscient de vouvoyer. Vous aurez compris que si, comme vous le mentionnez, par ma présence familière, je suis pour vous un membre de la famille, en ce qui me concerne vous demeurez, dans mon courrier, une belle passante. Si dans la vie, j’ai généralement vite fait de tutoyer, même les inconnus de rencontre, peut-être à cause de mes quelques années d’éducation chez les bonnes sœurs, j’ai effectivement ce réflexe de dire vous à de nouveaux correspondants qui ne m’ont pas été présentés!

Comme dit l’autre, le respect que je vous voue nous noue, mais le tu me va.

G.B.

Un grand merci pour cette belle réponse qui a dû te prendre un peu de temps. Je lirai ce bouquin avec plaisir. Je me dis que si Cupidon jusqu'à présent s'en est foutu, cela ne durera pas, et qu'il y a bien une marguerite quelque part qui tombera sur «un peu».

Je tâcherai donc de méditer ces paroles, des paroles qui, comme celles de tes chansons, ont le don de faire du bien... Tu es un grand monsieur.

Merci.

Macha