Les animaux dans ta vie
       
       
         
         

Læetitia

      Cher Georges,

Tout d'abord sache qu'il y a beaucoup de jeunes de 20 ans qui ne cessent de t'écouter et qui admirent ton personnage simple et spontané.

J'ai voulu t'écrire pour te parler des animaux qui je sais tenaient une grande place dans ta vie, notamment les oiseau en particulier les chouettes et les hiboux. Je voulais savoir si tu en avais toujours aujourd'hui et ce que tu pensais des barbaries comme la vivisection ou le braconnage.

Je voulais également te faire part que tu es pour moi le grand père que j'aurais voulu avoir. Et j'aimerais que l'on partage une correspondance, car dieu sait que tu es parti trop tôt!

Comment se passe ta vie à présent? À quand la prochaine ballade? :)

Avec tout mon respect,

Læetitia

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Laetitia,

La ville où je suis né et ai passé mon enfance est un important port de mer et de pêche. Et comme c'est toujours le cas pour de telles activités, les quais et les vieux quartiers étaient envahis de chats errants, que l'on aurait pu appeler plus respectueusement chats nomades ou chats libres. Ces travailleurs autonomes gagnaient honorablement leur pitance et le respect de tous en réduisant les risques de vermine dans les entrepôts et les enclos de marchandise. En plus de créer une joyeuse animation. Je suis d'ailleurs très fier que ma ville de Sète soit le berceau de l'association «Les chats de Sète», organisme bénévole qui assure la protection des chats sans domicile fixe et leur dispense les soins dont ils peuvent avoir besoin.

Aussi, très jeune je me suis étonné que beaucoup considèrent un animal comme objet dont ils sont propriétaires, comme un jouet vivant. Je pense que tout le secret d'une saine attitude envers les animaux est là: concevoir que chaque animal est un être autonome, avec ses sensibilités, avec ses émotions. Et que si nous avons la chance d'en être les compagnons et les gardiens, nous n'en sommes ni les maîtres ni les régisseurs.

C'est d'ailleurs ce que j'ai voulu exprimer dans la préface que j'ai signée, vers 1975, pour un livre intitulé «La plus chouette histoire de tous les temps», par Jean-Paul Steiger, et qui est un plaidoyer poétique pour le respect de tous les animaux.

La vivisection est assurément une abomination. Comme la «justification» pour entreprendre la dissection d'un animal vivant semble être le plus souvent la nécessité de démonstration à des étudiants, il faut espérer que les nouvelles technologies de visualisation par simulation informatique, qui permettent une compréhension infiniment plus claire et précise, vont très rapidement rendre ces barbaries obsolètes.

Comme pour beaucoup de causes qui me tiennent à cur, j'aurais bien aimé profiter de la tribune que je me suis méritée pour imposer un plaidoyer pour le respect de nos frères dits inférieurs. Mais comme j'ai toujours souhaité que mes chansonnettes soient d'abord agréables à écouter et à réécouter, j'ai, selon mon habitude, traité le sujet avec un semblant de légèreté, avec goguenardise. Mais en faisant la chanson «Montélimar», j'ai espéré qu'on l'écoute entre les lignes, entre les vers et qu'elle provoque une réflexion. La ville de Montélimar est pour beaucoup la dernière étape sur la route des vacances, tout au bord de l'autoroute. Il faut savoir qu'à chaque année un nombre effarant de béotiens choisissent cette escale pour abandonner au bord de la route l'animal de compagnie qui, toute l'année, leur avait manifesté affection et confiance, mais qui est jugé trop encombrant dans un contexte de villégiature. Le problème était déjà dramatique à l'époque où j'ai écrit la chanson, vers 1975, mais il est depuis devenu endémique, puisque la municipalité a dû construire un chenil d'accueil où les animaux sont hébergés durant l'été en espérant que d'autres vacanciers (ou possiblement les mêmes) les adoptent sur la route du retour.

Autrement, tous ces beaux matous, ces gros toutous, en ribambelle ont sans appel droit au scalpel. Mais en plus de ceux-là qui meurent au service de la science, je lisais récemment une statistique qui établit que chaque année, 5 000 000 d'animaux sont officiellement euthanasiés en France et 27 000 000 aux États-Unis. Il reste donc beaucoup à faire.

Ce que je deviens ? Hé bien, je fais du pédalo sur la vague, en rêvant. Et lorsque je rentre au port, c'est pour flâner avec les copains au bistrot que Renaud décrit si bien dans une récente chanson. Et si les amis qu'il évoque sont largement aussi les miens, j'ajoute que les compagnons à poil qui ont enrichi ma vie et qui peuplent ma mémoire y sont aussi présents.

Enfin, je vous remercie pour vos témoignages d'appréciation qui me font grand plaisir. Mais je me réjouis surtout de penser qu'ils rassureront mes supporteurs de la première cuvée qui s'inquiètent souvent de savoir si mes fabliaux et ma musique à la papa réussiront à atteindre les générations montantes.

Au plaisir,
Ni ours, ni gorille

Georges Brassens