Le roi boiteux
       
       
         
         

Alain

      Bonjour,

Pour quelle raison l'interprétation de ce poème est-elle si differente de la partition originale?

Alain

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Alain,

Gustave Charles Nadaud fut un chansonnier prolifique et très réputé en son temps. En plus de romans, d'opéra et de poèmes divers, il composa plus de 300 chansons, généralement légères et amusantes, parfois sentimentales, dont une grande part fut publiée en trois volumes. Il fut le premier chansonnier à être décoré de l'ordre national, sous le second empire. Un de ses titres de gloire, et non le moindre, est de s'être employé à faire éditer, en 1884, les ˙uvres du communard Eugène Pottier, auteur de «l'Internationale».

Plusieurs tendent à penser qu'aujourd'hui son rond dans l'eau se serait refermé si au hasard de mes flâneries aux puces de Vanves je n'avais repéré un exemplaire de ce florilège de ses chansons et si je n'avais pas été séduit par deux de ses textes en particulier, «Carcassonne» et «Le Roi boiteux».

Le sujet et le traitement de ces deux chansons me sont apparus très actuels et séduisants, par contre la musique, dans l'esprit chansonnier, me paraissait surannée. Aussi, très tôt, dans les années 40, je n'ai pu résister à la tentation de construire une nouvelle musique le long de ces vers à la rythmique déjà chantante. Et c'est ainsi que les versions que j'ai livrées ne sont pas du tout les mêmes que ce que chantait Nadaud. Alors que, et je dirais exceptionnellement, je n'ai changé qu'un seul mot aux textes originels, moi qui me suis permis de faire des rajustements à des poèmes de Victor Hugo, de Verlaine et de tous les autres grands que j'ai mis en musique. Mon collègue de travail, Julos Bocarne, (qu'au passage je remercie pour une fabuleuse version de mon Auvergnat en Wallon, intitulé «Merci Brinmin des coups») a eu la même démarche en créant une nouvelle musique pour une chanson de Nadaud, «Si la Garonne l'avait voulu».

Les deux chansons que je me suis appropriées sont demeurées longtemps dans mes cahiers, je ne les ai jamais intégrées à mes tours de chant. Ce n'est qu'à l'occasion de la série d'émissions télévisées d'Europe no 1, intitulée «Pirouettes», en 1979, alors qu'on me demandait d'interpréter principalement les poèmes que j'avais mis en musique, que j'ai pensé à ressortir ces chansons. Elles ont plus tard, en 1983, été offertes sur un premier enregistrement, un 33 tours intitulé «Brassens chante Bruant, Copi, Musset, Nadaud, Norge».

Par ailleurs, la musique que j'avais composée pour Carcassonne est aujourd'hui très connue. Comme cette mélodie mes paraissait particulièrement réussie, comme la construction du poème de Nadaud me séduisait toujours autant, je me suis permis d'écrire un nouveau texte sur le même schéma et qui collerait tout autant à cette musique: c'est ainsi qu'est né «Le nombril des femmes d'agent».

Mais, puisque nous en sommes aux confidences, permettez-moi de vous révéler ici, atténuée par le recul du temps, une facétie de jeunesse. À l'époque où je me plaisais à écrire des chansonnettes pour faire rigoler les copains et possiblement choquer les filles, et un peu toujours pour diffuser cette musique dont j'étais assez fier, j'avais commis une première parodie du texte de Nadaud où, en ne changeant que quelques mots ici et là, je parvenais à faire d'une complainte nostalgique une bouffonnerie grotesque. Et comme je n'aime pas travailler pour rien, j'ai même réussi à intégrer ce texte dans un roman de jeunesse, «La tour des miracles», que j'avoue moi-même en introduction «être farci de fautes de goût et même de fautes de tout». Mais, incorrigible, je n'hésite pas à récidiver et vous soumets ici ce texte, aussi injustement méconnu que ce brave Nadaud. À fredonner donc sur l'air du nombril.

Au plaisir,

Un éternel pornographe,

G. B.


Il n'a pas eu la chaude-pisse
Je me fais vieux, j'ai soixante ans
J'ai fait l'amour toute ma vie
Sans avoir pu durant ce temps pu satisfaire mon envie.
Depuis ma venue ici-bas
Rien jamais ne me fut propice
Mon v˙u ne s'accomplira pas.
Je n'ai jamais eu la chaude-pisse.

Le vicaire a cent fois raison
C'est des imprudents que nous sommes
Il disait dans son oraison
Que l'ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Quelque obligeant qui me la glisse
Mon Dieu que je mourrais content
Si j'avais eu la chaude-pisse.

Mon Dieu, mon Dieu pardonnez-moi
Si ma prière vous offense
On voit toujours plus haut que soi
En vieillesse comme en enfance
Ma fille a connu de l'action
Du Tréponème les délices
Mon épouse a eu des morpions
Je n'ai pas eu la chaude-pisse.

Ainsi traduisait son émoi
Un honnête habitant de Vienne.
Je lui dis «ami suivez-moi
Je m'en vais vous passer la mienne».
On s'accoupla le lendemain
Mais que le bon Dieu le bénisse
Il mourut à moitié chemin
Il n'a pas eu la chaude-pisse.