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Georges Brassens

     
   

Le monde d'aujourd'hui

    Georges, tes textes étaient plutôt engagés pour l'époque. Je pense que tu dois avoir une idée sur le monde d'aujourd'hui, laquelle?


Cher ami, bonjour,

D'abord vous dire que j'apprécie les nuances dont vous colorez votre assertion concernant mon soi-disant engagement, me dispensant ainsi de me défendre une fois de plus contre cette rosette que l'on a toujours voulu accoler à mon revers. Je ne suis pas contre la chanson contre … mais je serais plutôt pour la chanson pour …. pour la vie, pour l'amour, la générosité.

Aussi, j'aime bien que vous pondériez «Plutôt … engagé … pour l'époque». Et je veux bien accepter que l'on estime qu'au plan des idées, j'ai assurément été «avant-gardiste». Dénoncer la guerre, la peine de mort, la bêtise et la médiocrité, je considère que c'était élémentaire, que ça allait de soi. Cependant, il est un engagement qui me tenait à coeur, dans lequel j'ai beaucoup investi et que l'on ne me reconnaît que rarement. Même jusqu'à me soupçonner d'attitudes totalement opposées, à m'incriminer de misogynie.

Par plusieurs chansons, en effet, et précisément à une époque où ce n'était pas du tout dans l'air du temps, j'ai voulu prendre parti, je ne dirais pas pour la libération, mais pour la valorisation de la femme. Le premier, dans la chanson, j'ai osé proclamer que la femme devait être maîtresse d'elle-même, de sa vie, de son corps. Ainsi, sans jamais prétendre être un donneur de leçons, et avec pour seul objectif de livrer des chansons de qualité, fuyant l'insignifiance, la médiocrité, je peux considérer que j'ai soumis des pistes de réflexion sur cette préoccupation du siècle ainsi que sur quelques autres.

Un journaliste interviewait mon collègue et ami, Félix Leclerc, dont j'ai toujours admiré la sagesse de vieil indien. À la question «Que pensez-vous de la civilisation?», le poète répondit spontanément: «Ha, ça, ce serait une bonne idée». Pour ma part, déchiré entre l'émerveillement, l'enthousiasme et le pessimisme, la déception, j'ai toujours partagé ce point de vue et considéré qu'on n'y est pas vraiment, qu'on ne semble pas y parvenir, qu'on n'y arrivera jamais, puisque ça ne va pas du tout en s'améliorant. Je vous invite à lire plus haut les réflexions que m'inspirait ce thème intarissable, dans des correspondances récentes, sous les titres «Aujourd'hui» et «21ème siècle».

Sachant que le sujet est infini, comme la bêtise et l'univers (bien que, pour l'univers, ce ne soit pas… sûr! Einstein dixit), il en est une autre caractéristique de cette époque qui, à mon sens, devrait nous préoccuper davantage. Les observateurs l'appellent la mondialisation de la culture. Des petits malins, résolument résignés, l'appellent la «McDonaldisation».

Le danger est que la mondialisation a assurément des avantages, sous divers aspects, et de toute évidence est irréversible. Mais dans l'enthousiasme, et surtout la célérité qui caractérise le phénomène, on risque fort de perdre, en cours de route, des éléments précieux. Un conférencier qui veut être compris de tous ne peut pas s'adresser aux plus cultivés parmi son auditoire. Pour qu'un produit, culturel ou autre (une chanson, par exemple), connaisse une diffusion qui satisfasse les producteurs et leurs comptables, il faut malheureusement un nivellement par le bas. Où en serons-nous dans cinquante ans? Y aura-t-il un retour du balancier, un réflexe de réaction?

Qui déterminera s'il est plus intéressant que la terre entière ait accès à quelques fromages acceptables à un coût avantageux plutôt que de dilapider des énergies à persévérer dans la production de petits fromages locaux, marginaux? Et pour la chanson, qu'en sera-t-il?

J'aurais aimé former un regroupement d'optimistes mais je me suis dit ... que ça ne fonctionnerait pas!

Brassens