Le mariage de vos parents
       
       
         
         

Vicente Carreño Gil

      Bonjour Georges,

Je suis espagnol et j'aime beaucoup vos chansons. J'ai appris plus de français en vous écoutant qu'à l'école ou au lycée. Je voudrais vous poser quelques petites questions: Dans «La Marche Nuptiale» vous parlez du mariage de vos parents, mais je n'ai lu dans aucune de vos biographies que vos parents soient devenus mari et femme après votre naissance.
La seconde question c'est à propos de la chanson «Je me suis fait tout petit» où vous parlez d'une fleur qui vous avait parue plus belle que la femme dont vous étiez amoureux (Ça m'étonne un peu car il y a l'idée qu'il n'y a pas plus belle que la personne dont nous sommes amoureux).
Et voilà la dernière question: Comment êtes-vous arrivé à chanter trois versions en espagnol? (Je les ai écoutées dans votre disque «Georges Brassens chante les chansons de sa jeunesse»). Ce fut difficile pour vous la prononciation? Connaissiez-vous ce que les paroles des versions signifiaient?
Cordialement et pardonnez, s'il vous plaît mes erreurs linguistiques.

Vicente Carreño Gil

 

       

 

       

Georges Brassens

      Vincente, Bonjour

Ma chère maman, brave napolitaine et bonne catholique, n'aurait assurément jamais envisagé de programmer son mariage après ma première communion. Comme pour une très grande majorité de gens à l'époque, une telle entorse aux bonnes moeurs et à la morale relevait du sacrilège.

Aussi, c'est dans un esprit allégrement iconoclaste que j'ai voulu ajouter cet ingrédient à ma petite saynète bucolique. Et c'est essentiellement pour signaler aux braves gens qu'il pouvait être valable de ne pas suivre la même route qu'eux que j'ai esquissé cette modeste villanelle. Mon allergie pour les étalages de solennités factices, pour soit-disant notables, m'incita sans doute à glorifier cette noce hors du commun, décriée par le monde futile, à remplacer la limousine par un char à boeufs, les grandes orgues par le prosaïque harmonica. Par contre, pour bien marquer mon attachement et mon respect pour les personnages mis en scène, vieux amoureux qui ratifiaient longtemps d'amour, longtemps de fiançailles, j'ai choisi de charpenter ma narration sur des alexandrins, nobles et solennelles.

L'anecdote n'est donc pas autobiographique et s'il faut à tout prix lui trouver une source d'inspiration, je dois avouer que je connaissais bien et appréciais ce grand succès de Maurice Chevalier: «Ça s'est passé un dimanche», qui franchit allègrement une décennie de faveur populaire. Sur un ton badin, on y retrouve cette proposition séditieuse où l'enfant assiste à la noce de ses parents.

Pour que l'enfant ait un père
Le père étant un homme censé
Ne trouva r'ien d'mieux que d'épouser la mère
C'est rien mais fallait y penser
Il n'y pensa que quinze ans plus tard
C'est pour cette raison là
Le jour des noces on vit leur moutard
Qui dansait la java.

Si ce texte de Jean Boyer n'avait pas infiltré ma mémoire, porté par la musique de Van Parys, ma chanson aurait-elle été la même? Moi-même, je serais bien embêté de le dire.

Enfin, comme il m'est arrivé souvent, la musique de cette chanson avait été composée pour un tout autre texte. C'est en 1952 que j'avais souhaité déposer des notes sur les vers d'un poème de Paul Fort: «L'enterrement de Verlaine». Et ce n'est que trois ans plus tard que j'ai ressorti cette mélodie, jugeant qu'elle était tout à fait appropriée pour la chanson en chantier.

Il est risqué que tous les écrits d'un auteur soient autobiographiques. J'ai même pensé qu'il serait heureux que certains textes viennent brouiller les pistes en exposant des positions opposées à mes convictions personnelles ou à mon cheminement véritable. Voir pour exemple «Auprès de mon arbre».

Je ne pourrais certainement pas être le protagoniste de cette mésaventure amoureuse. J'ai toujours privilégié la relation de couple égalitaire, sans domination de l'un sur l'autre, de l'une sur l'autre. Mon tempérament, mon besoin viscéral de liberté et d'indépendance m'auraient assurément interdit de me faire tout petit, de ramper quand on me sonne.

Est-ce pour contrarier celles qui me soupçonnaient de misogynie que j'ai voulu décrire un amant subjugué par les charmes de la belle? La chanson aurait alors raté son but, puisqu'on a plutôt éprouvé de l'empathie pour le soupirant écrasé par une acariâtre jalouse. Ou est-ce sous l'influence de mon ami Brel, éternel défaitiste de l'amour, ambitionnant d'être l'ombre du chien de l'objet de sa passion, que, contrairement à mon habitude, (on est loin de «La chasse aux papillons») j'ai voulu raconter un amour désenchanté?

Quoi qu'il en soit, je suis heureux que votre sens de la poésie ne vous ait pas fait douter un instant que c'est bien d'une fleur que la mégère ne pu supporter la concurrence. J'étais pour ma part assez fier du lyrisme de cette image. Mais des esprits bassement prosaïques ont cru que l'amoureux, bien que transit, aurait osé lorgner une de ces gracieuses contractuelles de la police parisienne à qui la couleur de l'uniforme a valu le surnom de «pervenche». Mais ces esprits terre à terre sont également pourvus d'une perception entachée d'anachronisme puisque ma chanson date de 1955 alors que ce n'est qu'en 1978 que les aubergines, mutation transgénique sans doute, se sont transformées en pervenches.

Ainsi donc, le point de départ de cette chanson ne fut pas le souvenir amer d'un amour résigné, mais tout bonnement cette percée éblouissante de la technologie moderne qui donna la parole à la poupée, qui ne savait jusque là que baisser les yeux. Bien sûr, après coup, le rapprochement avec la dulcinée peut paraître évident et même simpliste, mais je dois avouer que je trouve assez réussi mon refrain dont le premier et le troisième vers me permettrent d'esquisser le parallèle de façon particulièrement concise et efficace.

Enfin, pour compenser le caractère pessimiste de quelques couplets, («Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs...») j'ai voulu rééquilibrer ma chanson par une musique imprégnée de vitalité, dans l'esprit swing qui m'a tellement fasciné dans ma jeunesse. J'ai été très flatté que des critiques mentionnent que cette musique, au schéma harmonique très recherché, aurait été digne de Grapelli ou de Django.

Mes chansons en espagnol? À l'époque, vers 1956, j'avais accepté quelques galas en Italie, Suisse, Algérie, Belgique. Et bien sûr il était question d'un éventuelle tournée en Espagne. (Qui par ailleurs n'aura jamais lieu). Aussi j'avais pensé qu'il serait intéressant que j'apprenne des adaptations qui avaient été peaufinées par Pierre Pascal et que plus tard Paco Ibanez intègrera à son répertoire. Les versions que vous avez entendues sont donc des bandes de travail enregistrées alors que je répétais ces titres au studio Apollo.

J'ai évidemment rencontré les difficultés habituelles que connaît tout francophone qui apprend l'espagnol. Je m'étais même bricolé des fiches avec notes phonétiques et symboles mnémotechniques afin de bien retenir les conseils de Pierre Pascal au moment de livrer les chansons. Lui-même, bien que maîtrisant admirablement la langue, avait eu la modestie de consulter des amis espagnols, autant pour le texte que pour l'exactitude de la prononciation.

Et il m'a bien sûr longuement expliqué les compromis qu'exige le passage d'une langue à l'autre. Il est particulièrement périlleux de traduire de la poésie et de respecter la pensée de l'auteur, le climat du texte, et, pour une poésie chantée, la métrique du vers. Je suis tout à fait disposé à croire tous ceux qui m'ont affirmé que mes chansons sont particulièrement exigeantes à ce titre, pour cause d'archaïsmes, d'expressions courantes détournées, d'allusions littéraires. Une faible compensation : en espagnol, la rime est moins exigeante et se contente d'une similarité ou d'un assonance de deux syllabes fortes.

Aussi, j'ai été plutôt amusé de voir que
- «... jamais il ne fouette mes chats...»
soit devenu
- «... jamais il n'ose monter mon cheval...»
- «... qu'je d'démêne ou qu'je reste coi,
je pass'pour un je-ne-sais-quoi...»

devienne, l'équivalent de coi/quoi n'étant pas possible.
- ... quoi que je fasse, c'est égal
tout, on le considère mal...»

et que
- ...«tout le monde médit de moi,
sauf les muets, ça va de soi...»

prenne un caractère plus ibérique:
-«...tous me regardent d'un mauvais oeil,
sauf les aveugles, c'est naturel ...»

Enfin, une anecdote en rapport avec ces adaptations m'a toujours fait sourire. Alors que Paco Ibanes est plutôt connu comme auteur-compositeur-interprète, régulièrement il choisit de glisser dans son tour de chant une de mes chansons traduites en espagnol. Il est arrivé à plusieurs reprises que des spectateurs l'ont interpellé après le récital pour l'informer qu'il y avait à Paris un drôle de type, un nommé Brassens, qui s'était permis de traduire ses chansons et de les chanter en français. Et plusieurs de ses inconditionnels ne manquent pas de le rassurer: «Mais il est moins bien que toi!».

Au plaisir,
Brassens