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écrit à

   


Georges Brassens

   


Le grand chêne
 

   

Vous me connaissez déjà, car ce n'est pas la première fois que je vous sollicite. Cette fois-ci, je voudrais vous demander davantage de détails en ce qui concerne la chanson Le grand chêne. Pourquoi avoir choisi de faire une fable? Et est-ce que cela a été plus difficile de l'écrire que vos autres chansons? Qu'est-ce qui vous a inspiré pour l'écrire? En tout cas, je la trouve formidable! Vous possédez
une plume d'une finesse incroyable que j'admire énormément.

Je vous prie de bien vouloir agréer mes salutations les plus distinguées. Avec tout le respect que je vous dois, votre admiratrice,

Mélanie


Chère Mélanie,

Cela me touche beaucoup que vous citiez cette chanson parmi vos favorites et je suis heureux de l’occasion que vous m’offrez de vous en parler un peu.

Car, comme c’est souvent le cas, et c’est très bien ainsi, alors que je me suis échiné à peaufiner ce texte, à y enchâsser évocations littéraires ou historiques, et surtout à y formuler, par parabole interposée, une réflexion qui m’est chère, la majorité de mes auditeurs s'est contentée de n’y entrevoir qu’une amusante chronique, bucolique et quelque peu surréaliste. Et, encore une fois, c’est parfaitement bien ainsi.

Pourtant, ceux qui s’attarderont un peu à ce récit auront vite fait de déceler la métaphore qui en est le fil d’Ariane. Ce grand chêne, noble et fier, arbre sacré chez nos ancêtres les Gaulois, symbole de droiture, d’authenticité et de solidité, c’est bien sûr le poète. Et par extension tout artiste digne de ce titre, tout homme préférant manœuvrer dans la marge, incluant évidemment ces Pierrots lunaires qui prétendent traverser la vie en fabriquant des chansons, en chantant.

Ce chêne-là n’était pas un arbre de métier, il vivait en dehors des chemins forestiers. Le saltimbanque ne saurait être un homme de métier, encore moins un fonctionnaire. (Ma maman aurait pourtant bien aimé!) Sa destinée est hors normes, il chemine en dehors des sentiers balisés et, la plupart du temps, surtout pas sur les voies de la rentabilité.

L’inspiration? Peut-être ici faire un rapprochement avec «Les Oiseaux de passage» de Jean Richepin, texte qui m’a profondément marqué.

    Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages.
    Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
    Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
    L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.

Les poètes s’inscrivent difficilement au sein de notre société centrée sur la productivité, la consommation, le profit. «Comme ils sont loin du sol!» et comme ils sont peu, trop peu méfiants. «Il n’avait jamais vu l’ombre d’un bûcheron.» Mais il y a les voisins, parfois les pires gens qui soient, ceux qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. Parce que les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. Et bien qu’il fût en bois, le chêne n’était pas insensible aux railleries du commun, aux lazzis. Plus grave encore, la candeur de l’artiste le rend souvent vulnérable lorsqu’il parvient tout de même à s’immiscer dans cet univers dont il ne perçoit pas bien les ficelles. C’est alors qu’il commence à déchanter. D’abord heureux d’être entendu, de connaître des jours filés d’or et de soie, mais bientôt berné par les miroirs aux alouettes, il ne conçoit pas tout de suite qu’on peut facilement l’utiliser, l’exploiter, puis éventuellement le jeter lorsque l’on doute que sa fumée ne s’élève jusqu’à Dieu, ou qu’il puisse être avantageusement recyclé. Amère destinée!

Sans citer de nom, je sais que quelques-uns de mes jeunes (et moins jeunes) collègues auront aisément reconnu, chez ce couple obséquieux qui, après moultes alléchantes promesses, fit planter le grand chêne désemparé au pied de leur chaumière, un des ces producteurs courtisans qui leur a fait prendre racine, contractuellement, au sein de leur écurie, pour éventuellement tenter à sa guise de les… passer par la hache, les couper en quatre, puis les mettre dans le feu.

Les éléments d’inspiration, les évocations? Comme souvent, elles sont multiples, très diversifiées, jusqu’à presque devenir un jeu. Je ne voudrais pas faire étalage de mon érudition (j’ai souvent répété que j’étais d’une ignorance encyclopédique, du moins à une certaine époque), mais ne serait-ce que pour répondre à votre interrogation, je veux bien vous signaler
quelques influences dont je me suis plu à émailler cette fabulette.


Après Richepin, bien sûr La Fontaine, ce fabuleux fabuliste, pour toute son oeuvre mais principalement ici pour «Le Chêne et le Roseau». Puis Pascal : «L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant». Sans se retourner, depuis le mythe d’Orphée, il exprime la détermination, le courage. L’ingrate patrie est une allusion à Scipion l’Africain et à sa célèbre boutade: «Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os!». Mégère était à l’origine une divinité acariâtre dont la mission était de tourmenter les coupables. Signe des temps, les mégères d’aujourd’hui harcèlent tout aussi bien et de préférence les innocents. Au Moyen-Âge, le paysan devait faire aveu de ses possessions à son seigneur. Les sans aveu étaient les démunis, ceux que vous appelez aujourd’hui «SDF». Les Vandales constituaient un peuple barbare qui au Ve siècle ravagea la Gaule. La fumée qui s’élève jusqu’à Dieu fait
bien sûr référence aux sacrifices d’Abel et de Caïn dont la fumée, s’élevant vers les cieux ou demeurant collée au sol, exprime l’acceptation ou non de Dieu.


Par ailleurs l’occasion est belle de me défendre ici d’un reproche que l’on m’a souvent servi: la pauvreté de la rime lazzi/exil. Avec le recul, je veux bien que l’on considère cette liberté comme une assonance audacieuse. Mais dans mon pays du Languedoc, plusieurs mots se terminent en «il» se prononcent en «i». Si l’Hexagone a évolué vers «fusil», «outil», «sourcils», prononcés en «i», le midi a conservé cette prononciation pour «persil», «nombril», «baril» et, évidemment, «plaît-il». Lors de mon passage au Québec, en 1961, j’ai été charmé de constater que nos cousins d’outremer ont également perpétué ce phonétisme. Mais en chantant «exi’», au début, j’ai vite compris que je devenais trop régionaliste et j’ai dû y renoncer.

Enfin, cette chanson me rappelle toujours que, sans que je m’explique bien pourquoi, des critiques, chroniqueurs et journalistes, m’ont très souvent comparé à un arbre. Cette chantefable est peut-être donc, mais inconsciemment, et alors très accommodée, autobiographique. Bien sûr, j’ai chanté «Auprès de mon arbre», le chêne symbolisant ici mes racines et la chanson étant construite sur le mode antinomique. Bien sûr, j’ai dit que l’on était du même bois, un peu rustique, un peu brut. Mais ces folliculaires en ont rajouté. Pierre Seghers écrivait «Un arbre bien enraciné dans notre poésie, son écorce est rude, mais vivante de sève.»

Bernard Clavel a dit: «La poésie habite son écorce comme l’arbre habite la sienne.» Henri Magnan considérait que «sa sensibilité frémit comme les feuilles, d’automne ou de printemps, d’arbres que l’on imagine abattus. Elles ont de la branche». Dans «Le Figaro littéraire», Paul Guth me comparait à un paysan qui rentre du champ. Depuis que mon tout premier thuriféraire, René Fallet, devenu par la suite ami, me comparait à un bûcheron camarguais, peu de mes biographes ont évité le rapprochement avec l’arbre, le chêne.

Enfin, je suis heureux que l’on remarque très peu la structure inusitée de ce texte, en quatorze quatrains comportant chacun trois alexandrins suivis d’un octosyllabe et que l’on ne soupçonne pas la difficulté de marier une mélodie qui semble naturelle sur un texte ainsi structuré, et qui surtout en renforce le climat, l’esprit.

Mélanie, je vous invite à poursuivre l’écoute attentive de mes ritournelles. Je crois bien que, selon ce que vous y apporterez vous-même, vous pourrez y découvrir tout un univers.

Un arbre, mais un arbre pensant,

Brassens