Le Front national
       
       
         
         

Stéphane Marquis

      Cher Georges,

C'est avec beaucoup d'émotion que je peux porter la plume à l'encrier pour vous écrire. Une question me brûle les lèvres depuis que j'ai la possibilité d'écrire à d'illustres personnages tels que vous:

Parmi les facheux de ce siècle, que pensez-vous du Front national (mais franchement alors).

Bien à vous

Stéphane MARQUIS

 

       

 

       

Goerges Brassens

      M. Marquis, bonjour.

Je ne me suis jamais intéressé à l'actualité politique et même très jeune j'ai choisi de me détourner de «la» politique. Pour diverses raisons. Un peu par à-quoi-bonnisme sans doute et parce que je n'ai jamais rencontré un politicien qui suscite mon estime, encore moins mon admiration.

Mais surtout parce que j'ai cru que possiblement je pouvais apporter plus avec mes petits éditoriaux mis en musique qu'en militant dans un quelconque groupuscule. (Sitôt qu'on est plus de quatre on est une bande de cons.) Alphonse Bonnafé, mon prof au collège de Sète et qui m'a fait découvrir la littérature et aimer la poésie, m'a conforté dans ce choix en écrivant, déjà en 1963: «S'il y a un homme du 21ième siècle un peu plus heureux, un peu plus libre que nous, Brassens aura grandement contribué à en préparer la venue.»

Par tempérament, si j'avais choisi, malgré tout, de militer ou même tout juste de me sentir concerné face à la politique, ce choix aurait pu devenir très accaparant et il en aurait résulté deux choses: j'aurais forcément été déçu et malheureux et une majorité de mes chansonnettes n'auraient jamais vu le jour.

Si vous y tenez tant, parlez-moi des affaires publiques, encore que ce sujet me rende un peu mélancolique. Le Front national? Vous connaissez mon aphorisme de prédilection: gloire à qui, n'ayant pas d'idéal sacro-saint, se borne à ne pas trop emmerder ses voisins! Alors le Front national, vous pensez bien!

Mais que je vous raconte plutôt les circonstances qui m'ont le plus rapproché de la politique. Un jour de 71, je reçois, livré par une estafette on ne peut plus protocolaire, une invitation à dîner à l'Élysée. Un peu étonné, je n'ai pas lu le carton-circulaire jusqu'à la fin. Ayant oublié l'affaire, quelques jours plus tard, je vois descendre d'une limousine on ne peut plus ministérielle (et qui ne pouvait même pas s'engager dans la modeste impasse Florimont où j'habitais) un laquais en livrée qui m'annonce que «tel que convenu» on vient me chercher pour me conduire chez monsieur Pompidou. Il fut estomaqué que je lui réponde que ce monsieur n'étant jamais venu dîner chez moi, il était hors de question que j'aille dîner chez lui.

G. Brassens