Jean-Marc Dermesropian
écrit à

   


Georges Brassens

   


Le fantôme
 

    Jean-Marc Dermesropian

Georges Brassens,

Je me suis permis de parler de vous dans l'un de mes ouvrages, écrit sans prétention, intitulé «Le fantôme». Si vous avez eu le temps de le lire, j'espère que vous y avez trouvé, ne serait-ce qu'un brin d'humour et de respect teinté en filigrane d'une incommensurable admiration.

Mais plusieurs questions, qui n'en sont en fait qu'une seule, m'obsèdent. Parmi tous vos admirateurs: pourquoi les gens de droite pensent-ils que vous êtes un homme de droite? Pourquoi ceux qui votent à gauche sont-ils persuadés que vous êtes un homme de gauche? Pourquoi les chrétiens pensent-ils que vous croyez en Dieu? Pourquoi les bouffeurs de curés sont-ils certains que vous êtes athée? Pourquoi les flics vous aiment-ils bien, tout comme les curés d'ailleurs? La liste n'est pas exhaustive. En un mot, comment faites-vous pour être universel?

Jean-Marc

Mon bien cher Jean-Marc,

Tu t’étonneras peut-être que je m’adresse à toi sur un ton plutôt décontracté, que je te tutoie, (alors que tu me vouvoies encore après tant d’années de fréquentation!). Mais si, de ton côté, tu m’as intégré à ton quotidien, et ce, depuis longtemps, je peux t’assurer que tu es pour moi, par ton travail, une accointance très proche, un familier. Je crois bien que si l’on avait tous les deux vécu à la même époque, j’aurais bien apprécié te compter parmi ceux de la bande des copains.

En effet puisque Dialogus permet des échanges dans les deux sens, non seulement j’ai bien lu ton conte quelque peu  surréaliste « Le fantôme», mais certains de tes contemporains me font régulièrement parvenir les différents produits, livres et disques, auxquels tes talents multiples et ton imagination débridée donnent naissance et que je prends toujours grand plaisir à parcourir.

J’aime chaque fois réentendre tes interprétations de mes chansons où tu ne te prives pas pour nous permettre de déguster le savoureux accent marseillais, accent que par ailleurs et à juste titre tu t’évertues à défendre, à glorifier. Tu as bien raison de répéter, citant Zamacoïs, que « L’accent, c’est un peu de son pays qui vous suit… Avoir l’accent c’est, chaque fois qu’on cause, parler de son pays en parlant d’autre chose. » Je veux en profiter  pour te dire, moi que touche les grandes causes humanitaires, que ta chanson sur l’Arménie est un important monument, un bien émouvant plaidoyer. Enfin, te dire aussi  que je suis toujours émerveillé de constater que toi, le troubadour, le fantaisiste, l’humoriste, «l’artiste de
variété», tu es parallèlement un virtuose de la guitare classique.


Par contre, tu m’étonnes un peu. Ton roman « Le fantôme », tu ne sembles pas y croire toi-même. Dans cet extravagant récit, tu racontes comment moi, Brassens, j’ai été présent sous forme de fantôme durant tout le festival Brassens de Vaison la Romaine, en avril 2006, où tu m’aurais côtoyé. Alors que tous les fidèles de cette fiesta provençale sentent bien qu’à ce festival, alors que je suis déjà très présent dans leur quotidien, je le suis encore plus, bien vivant parmi eux, comment peux-tu douter que j’aie lu ton livre, que tu m’as alors remis toi-même en mains propres ?

Les questions que tu me soumets, tu t’en doutes bien mon cher Jean-Marc, sont de celles que je me suis moi-même souvent posées. C’est un phénomène universel, et donc profondément humain, que d’un texte, d’un évènement ou d’une simple illustration, les gens comprennent ce qu’ils veulent bien comprendre, souvent ce qui les arrange, selon leur bagage propre, leur culture, leur formation (ou leur déformation!) personnelle. Et tu as raison, j’ai souvent pu constater que cette attitude se retrouve de façon marquée pour plusieurs de mes chansonnettes. Ainsi, alors que les esprits pacifistes ont vu dans mes quelques chansons antimilitaristes, une dénonciation des barbaries, une compassion pour toutes les victimes des guerres et au premier chef pour ceux qui y ont laissé leur peau, étrangement, ceux qui en sont revenus, même avec une jambe en moins, et les proches des victimes ont cru y déceler un mépris pour leur sacrifice, pour leurs chers disparus.

J’ai été estomaqué des interprétations que l’on a pu faire de deux petits vers presque anodins de La mauvaise réputation. « Le jour du quatorze juillet, je reste dans mon lit douillet. » Bien sûr, là encore, j’ai voulu dénoncer la glorification de la guerre, le triste constat que, dans notre pays, la fête nationale soit principalement marquée par un déploiement d’arsenal, de machine de mort, de militaires. (Heureusement, reste le petit bal des pompiers!) Ça me rend nostalgique de constater que, dans d’autres pays, la fête nationale est la fête de la créativité, des enfants, de la musique, voire de la chanson. Et mon étonnement donc a été de constater que cet énoncé sans ambiguïté est perçu par plusieurs comme un discrédit envers les victimes de la guerre, par d’autres comme un mépris de la patrie, de la France ou, pire encore, comme l’expression de l’amertume d’un vieux monarchiste nostalgique attristé par la prise de la Batille, par le quatorze juillet, et donc antirépublicain. Là, faut vraiment être con!

Ainsi les mêmes textes, les mêmes phrases ont pu être jugés noirs ou blancs, selon ce que l’auditeur voulait bien y comprendre, et qui viendrait le conforter dans ses valeurs, ses convictions personnelles. Je l’ai souvent répété, mes chansonnettes sont des auberges espagnoles : on y trouve ce que soi-même on y apporte. Le père Hugo, dans une formule plus élégante, disait: « Un jugement porté sur une œuvre n’a le plus souvent aucun rapport avec l’œuvre jugée mais donne toujours la juste mesure de celui qui le porte.» Mais il va sans dire que quelques-uns exagèrent, font fausse route. Si je veux bien admettre que j’ai parfois cultivé l’ambigüité, par exemple en disant « Moi qui  suis athée, Dieu merci… », je prétends qu’une écoute objective de mes chansonnettes ne devrait laisser aucun doute sur mes opinions, mes valeurs. Et je peux affirmer sans ambages que ma vie est en pleine conformité avec mes prises de position chantonnées.

De droite ou de gauche? Là, c’est vraiment l’hésitation que je ne m’explique pas : faut vraisemblablement avoir écouté mes ritournelles d’une oreille distraite ou être irrémédiablement partial. Toi, Jean-Marc, qui connais tous mes textes par cœur, je te prends à témoin que l’essentiel de ma démarche, de mes préoccupations, se situe dans l’observation bienveillante de la nature humaine. Tout au long de mes petits fabliaux, je ne me suis pas spécialement intéressé à ceux-là que l’on nomme grands, si ce n’est que pour dénoncer leur médiocrité, mais j’ai plaidé pour les petits, les modestes, les laissés pour conte, les exclus. J’ai glorifié la femme modeste : Hélène, Pénélope, Margot, Jeanne, la fille à cent sous, la vieille compagne de bonhomme et tant d’autres. J’ai fait l’apologie du courage de gens simples, le fossoyeur, pauvre Martin, le vieux Léon et l’auvergnat. J’ai tenté de comprendre les réprouvés de la société, les délinquants, en m’attardant aux filles de joie, à la tondue, à un monte en l’air, un voleur de pommes, à l’épave et à plusieurs autres. Enfin, je me suis souvent appliqué à dénoncer les injustices sociales, les scandaleuses inégalités, les institutions souvent inhumaines, les guerres. À maintes reprises j’ai critiqué les travers des bourgeois, des culs cousus d’or, des noctambules en or massif, des croquants qui pensent pouvoir tout acheter avec leurs écus.

Comment certains en sont arrivés à croire que je pourrais pencher à droite? Assurément, donc, une écoute superficielle, une impression approximative, peut-être provoquée par mon côté passéiste, ma nostalgie du temps passé, mon affection pour les valeurs anciennes, traditionnelles, même si moi je considère être bien de mon temps. Ou alors, mes musiques, souvent jugées par certains comme n’étant pas tout à fait à l’avant-garde, plutôt conservatrices.

Pour ce qui est de l’ambiguïté sur mes croyances ou mes non croyances théistes,  je dois admettre que je suis un peu responsable de la confusion. J’ai bien souvent évoqué (plus rarement invoqué!) Dieu et ce, dans plus de cinquante chansons. Mais d’abord parce que la religion, la croyance en Dieu sont des ingrédients très importants dans nos sociétés, et donc dans le quotidien de la plupart des personnages dont je parle dans mes saynètes. Si je souhaite que le croque-mort conduise l’auvergnat au père éternel, ce n’est pas parce que j’y crois moi-même mais parce que je présume que c’est ce qu’il souhaiterait, que cette notion me semble une valeur précieuse pour lui, et éventuellement pour une grande partie de ceux qui entendront cette complainte. Et puis, je l’ai souvent expliqué, il y a, dans la religion, tout un folklore, et même un vocabulaire qui me séduisent assez et qui se prêtent
bien à une poésie du quotidien.

Mais lorsqu’un journaliste m’a clairement posé la question, je n’ai laissé aucun doute sur ma position, tout comme je l’ai clairement exprimée dans «Le septique»: «Dieu, diable, paradis et purgatoire… je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.» Dans une interview devenue célèbre, avec Philippe Nemo, j’en ai même choqué plusieurs en affirmant qu’à mon avis, toutes les religions étaient nocives.

Pourtant, personne autant que moi ne souhaiterait que Dieu existe : j’aurais deux mots à lui dire. Mais que Dieu nous en préserve!

C’est un phénomène universel, à quelques virulentes exceptions près, que de façon générale, on convient de respecter ceux qui croient, qui se construisent un univers autour de l’idée de Dieu, tout un folklore, j’oserais dire une quincaillerie, générés par un culte, une religion.  Si quelqu’un a cru et ne crois plus, même un agnostique dira «il a perdu la foi» et jamais «il a enfin vu clair». Étrange phénomène que, bien sûr, les croyants mettent à profit pour conclure que même les athées réalisent qu’ils ont perdu quelque chose.

Enfin, ils sont nombreux à avoir voulu faire de moi un chrétien qui s’ignore, un croyant qui ne veut pas l’admettre. Et ceux-là ont souvent expliqué leur conviction, jusqu’à défendre des thèses universitaires sur le sujet et publier des livres pour étayer leur théorie, en exposant qu’ils ont décelé dans mes écrits l’apologie de valeurs positives: respect de l’autre, tolérance, honnêteté, générosité. Mais d’où tiennent-ils, ces acharnés du prosélytisme, que ces qualités sont une prérogative qui leur est exclusive? Bravo si ces vertus sont le fondement de leur croyances, mais l’histoire et l’actualité nous démontrent que, non seulement ils n’en n’ont pas le monopole, mais que beaucoup parmi ceux qui se réclament du christianisme n’en respectent pas toujours les préceptes. «Ça laisse à penser que, pour eux…l’évangile, c’est de l’hébreux.» Et on est nombreux parmi les agnostiques qui pourrions affirmer: «Si l’éternel existe, en fin de compte il voit que je me conduis guère plus mal que si j’avais la foi!»

Les curés, les flics, et même les militaires ne me tiennent généralement pas rigueur de mes petites flèches acérées. Il m’arrive souvent de rédiger une dédicace, d’accorder un autographe à un gendarme, à un soldat, (au risque de ternir ma mauvaise réputation!) après qu’il se soit empressé de préciser que ce n’était pas pour lui, bien sûr, mais pour son petit neveu, son voisin, sa concierge! Je crois bien que chacun de ceux-là a parfaitement compris que jamais je ne me suis attaqué à la personne sous le képi, sous la calotte, mais bien à la fonction dans ce qu’elle a parfois de répréhensible, de contestable. J’ai même plaidé à plusieurs reprises pour ces gens d’église, en mettant l’accent sur le mérite de plusieurs et en rappelant que sous la soutane austère du cureton, de la bonne sœur, bat un cœur capable de toutes les émotions et même… davantage.

Universelles, mes chansons, dis-tu! Dans la société telle qu’elle se présente maintenant, beaucoup de gens consacrent la majeure partie de leur énergie, de leur temps, à des valeurs
futiles: les biens matériels, la consommation, l’image. Autrefois, on rêvait de refaire le monde, aujourd’hui on rêve de refaire la cuisine. Lorsque tout ça n’existait pas, on n’avait pas d’autre choix, et c’était une chance fabuleuse, que de s’intéresser aux autres, à ses proches, ses enfants, ses voisins. C’est peut-être en cela que mes chansonnettes paraissent
universelles: elles ne s’intéressent qu’à des êtres humains, des gens simples, aux prises avec des préoccupations quotidiennes, presque banales si elles ne représentaient pas l’essentiel,
la vie même.


Comme toi, Jean-Marc, je me suis toujours efforcé de faire en sorte que dans mes chansons, on retrouve la vraie vie, afin que dans la vraie vie, on retrouve mes chansons.

Ton ami Georges.