Le dernier Renaud?
       
       
         
         

Dufa

      Que penses-tu de l'album de Renaud où il reprenait quelques-unes de tes chansons?

Et que penses-tu de son dernier album, plus spécialement de la chanson «mon bistrot préféré» où il parle de toi?

Et que penses-tu de lui?

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour,

Parmi les très nombreux interprètes qui ont enregistré mes chansons (plus de 700 répertoriés à ce jour), Renaud se situe bien haut en tête de liste chez ceux dont j’apprécie la manière, le traitement. D’abord parce que transparaît admirablement dans son interprétation ce que je considère être l’essentiel: l’émotion. Et il m’apparaît évident que cette intensité, cette magie sont dûes en grande partie à sa façon, caractérisée par la sobriété, la retenue, le respect. Je ne me souviens pas d’avoir reproché à un chanteur ou à un musicien un trop grand dépouillement dans le rendu d’une de mes chansons.

On m’a souvent demandé mon appréciation sur l’un ou l’autre de mes interprètes, le plus souvent au moment où il présentait un spectacle ou lançait un disque. Au départ, il est toujours flatteur qu’un artiste choisisse de retenir vos créations pour les intégrer à son propre catalogue et il est normal que chacun veuille y ajouter sa couleur personnelle. Pour le respect que j’ai pour tous ces artistes bien intentionnés et leur public qui, de toute évidence, les apprécie, je me suis toujours efforcé de communiquer aux journalistes dans l’expectative un commentaire positif, constructif, risquant tout au plus "une interprétation inattendue","très personnelle", comme je l’ai d’ailleurs écrit dans quelques préfaces qu’on me réclamait pour ces produits.

Mais je dois à la vérité de dire qu’il est arrivé souvent que ces "remaniements" de mes chansons m’ont chagriné, et parfois outragé. Dans un livre intitulé "Souvenirs et portraits d’intimes" mon ami Eric Battista rapporte une conversation où, je dois bien l’admettre, je livre le fond de ma pensée sur le sujet. Même si cela ne concerne qu’un pourcentage indéterminé de mes interprètes, pour ne pas risquer de blesser l’un ou l’autre, je n’aurais pas osé étaler publiquement mes récriminations. Mais maintenant que ce Battista, "le sportif imbécile", publie avec beaucoup d’autres, les éléments de cet aveu confidentiel, je peux bien reproduire ici cette défoulante diatribe:

"- Ce qu’il faut redouter, avec les interprètes, c’est précisément qu’ils se mêlent d’interpréter. Ces cabots te font l’honneur de distinguer tes humbles couplets. Tout, dès lors, doit s’aplatir devant leur bizarrerie, leur fantaisie, leur personnage."

"- S’il y a dans ton vers un petit effet, ils l’enjambent avec allégresse ou bien l’outrent, le désignent, en font une montagne... Ils l’assènent. S’il n’y en a pas, ils en fabriquent de leur propre cru. Ils coupent les alexandrins où bon leur semble, ils font des pauses à leur fantaisie. A contresens. A la rime, lorsqu’ils daignent s’en soucier, c’est la profanation. Sous couleur de sensibilité artistique, de convention intuitive, de personnalité frémissante ils s’autorisent à ajouter à la chanson tout ce que, précisément, tu n’as pas voulu y mettre. Ils s’interposent sans vergogne entre l’auteur et l’auditoire. Je devine leur raisonnement : "Brassens est un poète... Il en faut bien. Ce n’est pas un chanteur: tout au plus un beau diseur, un récitateur. Qu’il nous laisse débiter sa marchandise. Il est loin d’en tirer tous les bénéfices. Nous allons rendre à ses oeuvrettes tout leur éclat. A chacun son métier." Et ils bêlent, ils brament, ils hurlent, ils glapissent... Et chantent tellement mal ta chanson qu’on croirait que c’est eux qui l’ont faite."

"- Au bout du compte, tu es comme une mère qui ne reconnaîtrait plus son marmot".

Heureusement, il y a eu Renaud et plusieurs autres. Le "Boucan d’enfer" de Renaud restera un monument important de la chanson. Rarement un recueil de textes a été à ce point, un témoignage intime et touchant d’un cheminement personnel, d’émotions intensément et fraîchement vécues. Et tout ça avec, dans la forme, texte, musique et interprétation, un haut niveau de qualité et d’originalité. Avec en plus, tout au long de cette catharsis, de nombreux traits de créativité poétique ou humoristique.

J’avais déjà détourné le sinistre "Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens", lancé par l’Abbé de Citeaux face au siège de Béziers par les hérétiques albigeois, mais j’ai été charmé par sa plaidoirie pour Baltique, le chien de Mitterand : "Dieu reconnaîtra les chiens". Déjà d’avoir eu l’idée d’une chanson à partir d’un tel incident, le mérite est bien grand, mais de plus le traitement et chacun de ses ingrédients sont remarquables. Mais, encore une fois, l’élément dominant de la chansonnette, à travers une dénonciation de la bêtise ordinaire, c’est une tendresse infinie. Et on devine que, par une noble pudeur morale, cette affection exprimée pour le brave chien concerne largement son maître.

Moi à qui on reproche encore aujourd’hui ma chanson "Les deux oncles", j’ai bien apprécié l’apologie pacifiste «Manhattan-Kaboul» où Renaud n’est concerné que par les innocentes victimes "d’en bas", sans blâmer qui que ce soit pour être né d’un côté où l’autre d’une frontière.

Pour le fréquenter tous les jours, j’ai trouvé son bistro bien convivial. On a dit que j’étais le chantre de l’amitié. On a répété que j’avais largement disserté sur le poids qu’impose aux jours qui passent l’inexorable éventualité de la mort. Après bien d’autres poètes ayant traité ces thèmes, on doit bien admettre que rarement, condensé dans un texte par ailleurs merveilleusement construit et séduisant, a-t-on exprimé avec autant d’émotion retenue et de sobre familiarité une réflexion aussi essentielle. Et pour cette chanson comme pour tant d’autres, et même si l’on n’est pas forcément toujours d’accord à cent pour cent (personnellement je ne crois pas que l’on devrait glorifier les entarteurs!), ce qui caractérise sa production, c’est qu’en plus d’un contenu supérieur, les chansons de Renaud comportent une dimension qui peut paraître simpliste mais qui, si elle est chère aux anciens, ne semble plus toujours valorisée par beaucoup de nouveaux créateurs: elles sont agréables. Agréables à écouter, agréables à réécouter.

Enfin, je vous invite à lire plus haut dans ma correspondance récente une lettre complémentaire sous le titre «Renaud».

Brassens