La tour des miracles
       
       
         
         

Danièle Bec

      Mon cher tonton, au juste qu'es-tu allé faire dans cette tour? Ce serait un miracle que tu crois aux miracles!

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Danièle,

C'est précisément parce que je ne crois pas aux miracles que j'ai baptisé l'immeuble où se déroule mon récit «La tour des miracles», par analogie bien sûr à la Cour des miracles. On sait que ce refuge de mendiants de tout acabit s'était mérité cette appellation par dérision depuis qu'on pouvait y voir, à la tombée du jour, rentrant chez eux, des aveugles retrouvant subitement la vue, des paralysés bondissant allègrement sur leurs deux jambes, trop heureux de pouvoir enfin se dégourdir après une dure journée de labeur.

Pour ma part, l'aventure de ce roman a comporté des dimensions multiples. Bien sûr j'ai toujours été tenté d'explorer d'autres formes d'écriture que la chanson. Et quelques amis m'y encourageaient fortement. Et c'est précisément pour diversifier que je me suis embarqué dans la rédaction de ce récit.

Depuis plus de dix ans, je me vouais entièrement à l'écriture de chansons. Et même si c'était là mon plus grand bonheur, je ressentais parfois comme une entrave les contraintes de cette forme exigeante et rigide. Dans une chanson, il faut créer l'intérêt dès la première phrase. Puis développer en trois minutes un sujet à la fois agréable et intéressant. Et si l'on souhaite que la chanson soit réécoutée et, possiblement pendant des années, ce qui est toujours mon objectif, les marges sont d'autant plus étroites. Puis viennent les sacro-saintes lois de la versification, qui peuvent même conditionner l'orientation d'un texte, mais que je me suis toujours appliqué à respecter, malgré quelques escapades. (J'apprécie que l'on m'ait très peu reproché d'avoir fait rimer terre et chêne, ou noces et bottes, dans «Le testament» ou encore chaumine et promise dans «Le petit joueur de flûteau»).

Ainsi, à plusieurs titres, l'écriture de ce récit rabelaisien, a été pour moi un instrument de défoulement, un exercice de style rédigé librement. Je pouvais pour une fois écrire au fil de la plume, et, dans ce scénario de bande dessinée, développer des situations, faire vivre des personnages qui n'auraient pas pu prendre place tels quels dans une chansonnette. Mais le roman m'a précisément servi d'aide-mémoire puisque qu'on y retrouve, comme dans un cahier de notes, des personnages, des éléments de récits, des expressions détournées qui me trottaient dans la tête depuis longtemps et que plus tard j'ai récupérés et adaptés pour de nouvelles chansons. Cette chronique de la marginalité, dont la rédaction s'est étalée sur de nombreux mois et que j'ai complété vers septembre 1950, m'a de plus permis de laisser libre cours à mon goût pour l'absurde, le surréalisme et un certain humour aux relents de salle de garde. Ceci étant dit, cette oeuvre a eu surtout le grand mérite de me libérer de mes ambitions de romancier et de me convaincre que je devais canaliser toutes mes énergies vers la chanson.

Mais, si j'étais tout disposé à oublier ce livre, j'avais commis la maladresse de confier des copies du manuscrit à des amis proches pour avoir leur avis. Plusieurs, rêvant de placer un roman de Brassens dans leur bibliothèque, s'en firent les promoteurs et s'évertuèrent à me convaincre d'en approuver la publication. Ils avaient même obtenu un engagement ferme de la plus importante maison d'édition de l'époque, mais ne sont pas parvenu à décrocher mon accord.

C'est trois ans plus tard, alors que j'étais à l'affiche aux Trois Beaudets, qu'un jeune immigré mi-égyptien, mi-grec, enthousiasmé par mon tour de champ, réussit à s'infiltrer dans la coulisse dans l'espoir de me serrer la pince. Le jeune homme avait nom Yussef Mustacchi. Ce passionné de chanson avait une telle admiration pour mon travail qu'à quelque temps de là, il changea son prénom pour le mien. Et ce fut Georges Moustaki.

Ce soir-là on parla beaucoup de chanson et il m'avoua qu'il souhaitait s'aventurer dans le métier, en collaboration avec son beau-frère, Jean-Pierre Rosnay. J'avais retenu ce nom comme étant celui d'un jeune poète qui avait été l'instigateur de l'enlèvement de Julien Gracq, alors qu'à la sortie de la remise de son prix Goncourt, une bande de jeunes écrivains avait voulu attirer l'attention du public sur la difficulté pour eux de se faire publier. Mais je fus encore plus fasciné par le personnage lorsque Yussef m'expliqua que son beau-frère avait fondé une maison d'édition, les Jeunes Auteurs Réunis, dont les ouvrages étaient vendus par des jeunes gens faisant du porte à porte. Un de leurs démarcheurs les plus motivé était un jeune rêveur nouvellement arrivé d'Afrique du Nord: Guy Bedos. C'est donc dans ce contexte qu'une fois de plus j'ai cédé sous les pressions amicales et le poids de l'argument qui veut que «ça ferait plaisir à tant de gens». Et ma modestie légitime a une fois de plus été broyée, cette fois-ci par l'enthousiaste de Rosnay qui, sur son prospectus, sous-titra: «Un monument de grand style qui fera date dans l'histoire des lettres». Peut-être les amis avaient-ils en partie raison puisqu'après plusieurs rééditions, la Tour des miracles vient d'être reprise sous forme de bande dessinée par Étienne Davodeau et David Prudhomme aux éditions Delcourt.

Enfin, un dernier souvenir marquant qui se rattache à ce livre: pour jouer le jeu jusqu'au bout, et de crainte d'être responsable d'une perte sèche pour mon courageux éditeur, j'ai consenti, comme tout bon poulain, à faire la promotion de mon livre. C'est ainsi, qu'après tant d'autres, des plus illustres aux plus obscurs, je me suis retrouvé attablé dans la grande salle des Deux Magots, pour une éprouvante séance de signature. Et je m'y suis pris à rêver du gorille qui avait réussi à s'évader de sa cage !

Amicalement,
Georges Brassens, romancier d'un jour.