Mélanie Varaine
écrit à

   


Georges Brassens

   


La Tondue
 

   

Bonjour cher Tonton Brassens!

Cela faisait longtemps que je ne vous avais point sollicité! En ce moment, j'écoute en boucle l'une de vos compositions s'intitulant La tondue. Je me demandais si votre chanson faisait référence au temps de guerre entre la France et l'Allemagne avec les camps de concentration et le fait de tondre justement les femmes...

Je vous remercie d'avance, cher Tonton Brassens, pour votre aimable réponse.

Votre chère admiratrice,

Mélanie (dix-huit ans, Annecy)


Chère amie fidèle, bonjour,

Je vois que votre jeune âge vous a évité d’être témoin et même de bien connaître ce pénible épisode de l’histoire. Vous avez raison, ma chanson est une réflexion sur les femmes qui eurent le crâne rasé, «les tondues», non pas dans les camps de concentration, mais lors de la Libération de la France, qui mit fin à son occupation par les Allemands.

Étrangement, si le phénomène a souvent été occulté par l’Histoire et, entre autres, lors des commémorations de la Libération, des thèses très approfondies ont cherché à discerner les très multiples nuances de ces comportements collectifs. C’est précisément pour faire contrepoids à ces attitudes extrêmes et opposées que j’ai voulu, par ma chanson, humaniser l’analyse de ces événements, exprimer le malaise profond que ces pénibles péripéties provoquent inévitablement; peu importe par quel côté de la lorgnette on l’observe. Aussi pour témoigner que, face à des comportements souvent irraisonnés, la peur et la torpeur peuvent être justifiables, légitimes. J’ai voulu que ma chanson réflexion soit on ne peut plus modérée sur un sujet on ne peut plus grave. Je ne suis qu’un fabriquant de chansonnettes et ce n’est pas mon rôle de disserter sur un phénomène aussi complexe. Mais pour vous, Mélanie, je veux bien tenter de résumer les implications de ces événements en recherchant les sources des malaises qu’ils m’ont inspirés, à moi-même et à tant d’autres.

La guerre est assurément, pour ceux qui la subissent, un contexte de vie particulièrement traumatisant, et l’occupation d’un pays par une force étrangère l’est tout autant, affectant tous les aspects du quotidien de chacun, femmes, enfants, familles, travailleurs. Et ces contextes d’exception sont de nature à provoquer des comportements exceptionnels, atteignant des pointes extrêmes aussi bien dans le positif que dans le négatif. Ainsi, la complicité avec l’ennemi, l’occupant, la collaboration, est assurément un comportement des plus condamnables. J’en suis profondément persuadé, même si la tolérance, l’indulgence, que j’ai évoquées dans quelques-unes de mes chansons ainsi qu’un questionnement sur le bien-fondé des guerres ont pu faire croire le contraire à d’aucuns.

Donc, lorsque la France s’est enfin libérée du joug de l’envahisseur, il a été légitime que des tribunaux agissent contre ceux qui s’étaient rendus coupables, le plus souvent par intérêts personnels, de trahison, de collaboration avec l’ennemi. Mais, profondément blessés par ces années d’horreur, par la peur, la faim, l’humiliation, nombreux sont ceux qui jugeaient que cette justice officielle était trop lente et trop clémente. Alors se déclencha une vague d’épuration extrajudiciaire. Des comités de Libération ou, plus spontanément, des groupes de citoyens d’un quartier, d’un village, mus par une rage vengeresse, se chargèrent de punir ceux qui s’étaient rendus coupables de collaboration, ou qui en était vaguement soupçonnés. Et ce fut la confusion totale, avec son cortège d’approximations, d’excès, d’erreurs. On a aussi reproché à de nombreux justiciers d’être des résistants de la vingt-cinquième heure. Et dans ces condamnations sans enquête, sans procès, ces jugements sans possibilité de défense, ce fut naturellement le lampiste qui écopa, en lieu et place de collaborateurs plus importants, plus condamnables. Et évidemment, les femmes en premier. Le reproche le plus immédiat était bien sûr celui d’avoir fraternisé avec un soldat allemand, d’avoir «fridolinisé sur le matelas». Celles que l’on surnommait les «poules à Boches», les «paillassons à Fritz», devaient donc être punies dans leur corps, dans leur féminité. C’est ainsi que dans des mises en scène ostentatoires, empreintes de voyeurisme morbide, des femmes eurent le crâne rasé (on dit tondu pour renforcer le mépris) et souvent promenées dans les rues, parfois nues, parfois enduite de peinture ou de goudron.

Les dérives étaient inévitables. Des délations étaient souvent motivées par des rivalités personnelles. Des dénonciations anonymes, fondées ou non, ont été produites par des amants éconduits, des maris désabusés, des rivales jalouses. Les autorités, lâchement, fermèrent les yeux sur ces condamnations sans procès, ces abus évidents, convaincues que ces défoulements collectifs contribuaient à l’apaisement général, à la cicatrisation, à canaliser la violence contenue. Et puis, il est symptomatique et troublant de constater qu’une femme qui couchait avec un Allemand était une ordure, alors qu’un homme qui couchait avec une Allemande était un suborneur, un conquistador.

Tout ça est bien lourd, chère Mélanie. Mais comme on m’a souvent reproché ce texte, m’accusant même de solidarité avec les collaborateurs, je veux dire que j’ai simplement souhaité, autant que l’on puisse le faire dans une chanson de deux minutes quarante-cinq, aborder avec sérénité ce sujet dramatique, sous la forme d’une réflexion tintée de compassion, d’humanisme.

Durant la guerre, j’ai moi-même été envoyé au STO, le Service du Travail Obligatoire, en Allemagne. Ni plus ni moins finalement que prisonnier aux travaux forcés. À mon retour, comme à tous ceux qui y avaient été requis, on m’a parfois reproché d’avoir travaillé pour l’ennemi. C’est peut-être un peu de là que me vient mon instinct de recherche de la nuance.

Enfin, j’invite ceux et celles qui m’ont souvent soupçonné de misogynie, à méditer sur la plaidoirie que constitue cette chanson.

Au plaisir,

Brassens
le vieil Indien qui ne marche jamais dans la file indienne