J.B. Mousset
écrit à

   


Georges Brassens

   


L'argent
 

   

Bonjour Georges,

Si vous voyiez ce qui se passe aujourd'hui et que je vous disais: «L’argent est le seul dieu», quelle serait votre réaction?

Merci pour votre réponse.


Jean-Bernard, bonjour.

Vous le savez sans doute, je suis assurément le plus mal placé pour disserter sur le sujet: mon rapport à l’argent a toujours été, disons, hors normes. Chez mes parents, jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, des possibilités très limitées nous épargnaient toute ambition matérielle déraisonnable et faisaient en sorte – tout naturellement et comme pour quasiment tout le monde à cette époque – que la recherche du bonheur, ou du moins de la sérénité, ne se confondait nullement avec les possessions matérielles mais fort heureusement se situait dans des valeurs plus fondamentales, plus humaines. Du point de vue matériel, le bonheur consistait à aimer ce que l’on avait, et non pas à chercher à avoir tout ce que l'on aurait pu aimer. Et puis, chez mes parents, les revenus, le budget n'étaient pas du tout de mon ressort.

Durant les douze premières années de ma vie d’adulte, très exclusivement absorbé par ma passion d’écrire et de composer, j’ai vécu, je dois bien l’avouer, aux dépens des amis et principalement de mes hôtes, Jeanne et Marcel Planche. L’absence totale de revenus a fait en sorte que je me suis habitué à vivre sans argent. L’argent, c’est surtout pour la consommation – or je n’avais besoin de rien.

Ce n’est qu’à trente-deux ans que j'ai touché les premiers dividendes de mon travail. Moi qui n’étais jamais entré dans une banque, n’avais jamais signé un chèque et encore moins une déclaration d’impôt, qui n’avais jamais eu à négocier un contrat ou une transaction, j’aurais probalement abandonné le métier si mon ami Pierre Onteniente, dit Gibraltar, ne m’avait totalement libéré de toutes préoccupations mercantiles. Je n’avais jamais envisagé que mon travail de rimailleur me permettrait un jour de gagner ma vie et, selon l’expression euphémique, honorablement. Mais même si ça n’avait pas du être le cas, j’aurais inéluctablement continué à me livrer à la seule occupation que j’aime.

Cependant, s’il faut bien admettre que lorsqu’on est léger d’argent le marchand nous reçoit à bras fermés, sans peine, j’ai toujours fait mienne cette réflexion d'Alexandre Dumas: «L’argent est un bon serviteur mais un mauvais maître». J’ai eu la grande chance d’être très pauvre très longtemps. Le profit n’a jamais conditionné mon travail. Je ne chantais que deux ou trois mois par an, et j’ai su refuser des propositions mirobolantes de producteurs, des avances faramineuses qui m'auraient bien vite asservi à leurs dictats, comme cela a été le cas pour quelques-uns de mes collègues, devenus chanteurs marketing.

Je ne peux supporter l’idée qu’un homme puisse en dominer un autre, surtout pour une question d’argent. Si ce volet majeur de la comédie humaine (que l’on devrait plutôt renommer «la tragédie humaine») vous alarme, vous avez sûrement constaté qu’à notre époque, le fait de dénoncer la tyrannie de l’argent (et encore davantage le capitalisme) nous relègue bientôt au rang des réactionnaires ou des communistes attardés. Aussi je vous propose que l’on suggère que l’argent est l'un des dieux dominants. Les braves gens n’aiment pas que l’on soit trop absolutiste. Mais si l’argent n'est pas seul au panthéon, il semble bien que sa domination soit plus dévastatrice que jamais. Sous l’énorme pression des maquignons de haut vol (ou de haute finance!), beaucoup en viennent à se persuader, plus ou moins consciemment, que la consommation est le seul instrument du bonheur. Évidemment au détriment de valeurs humaines autrement plus précieuses mais qui ne contribuent pas à faire avancer l’économie.

De très nombreux jeunes ne sont plus que des consommateurs. Ils n’ambitionnent plus d’exceller dans un métier qui les valoriserait, de parfaire connaissances, talents, habiletés et encore moins d'apporter leur contribution à la collectivité. Ils ne convoitent que la possession d'objets, de produits le plus souvent futiles – vêtements de marque, gadgets électroniques puis bagnoles extravagantes. De nombreux États sont complices de cette duperie, qui n’hésitent pas, pour pousser les revenus des loteries nationales, à suggérer insidieusement, dans une publicité envahissante que l’argent résoudra tous les problèmes. L’administration de la justice devrait être un secteur d’activité empreint d’une totale objectivité. C’est avec une étonnante résignation que l’on constate que l’argent y joue, et de tous temps, un rôle déterminant. Si l’on tente une projection à partir du nombre de politiciens qui ont été pris la main dans le sac, quel est le pourcentage de ceux qui sont motivés principalement par l’appât du gain et l’assiette au beurre pour les petits copains? Très souvent, lorsqu’une situation paraît absurde, illogique ou étonnante, l’explication est vite trouvée pour peu que l’on se pose la question: qui en profite, à qui cela rapporte-t-il?  Le sport dénaturé, la pollution incontrôlée, la drogue et évidemment les guerres, la donne serait totalement différente si personne n’en profitait. Aux États-Unis, un livre très répandu dans les facultés d'administration met en garde les futurs gestionnaires: si vous devez recruter un conseil d’administration, évitez à tous prix un candidat aux préoccupations écologiques, cela ne peut en aucune façon être favorable aux investissements de vos actionnaires!

Mais vous m'entraînez, là, Jean-Bernard, dans des réflexions bien sombres, moi qui ne suis qu’un modeste histrion. Oui, l’argent est un dieu oppresseur, il suffirait de le mépriser pour le détrôner.

Sans armoiries, sans parchemin,

Brassens