| J.B. Mousset
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| Bonjour Georges, Jean-Bernard, bonjour. Durant les douze premières années de ma vie d’adulte, très
exclusivement absorbé par ma passion d’écrire et de composer, j’ai
vécu, je dois bien l’avouer, aux dépens des amis et principalement de
mes hôtes, Jeanne et Marcel Planche. L’absence totale de revenus a fait
en sorte que je me suis habitué à vivre sans argent. L’argent, c’est
surtout pour la consommation – or je n’avais besoin de rien. Ce n’est
qu’à trente-deux ans que j'ai touché les premiers dividendes de mon
travail. Moi qui n’étais jamais entré dans une banque, n’avais jamais
signé un chèque et encore moins une déclaration d’impôt, qui n’avais
jamais eu à négocier un contrat ou une transaction, j’aurais
probalement abandonné le métier si mon ami Pierre Onteniente, dit
Gibraltar, ne m’avait totalement libéré de toutes préoccupations
mercantiles. Je n’avais jamais envisagé que mon travail de rimailleur
me permettrait un jour de gagner ma vie et, selon l’expression
euphémique, honorablement. Mais même si ça n’avait pas du être le cas,
j’aurais inéluctablement continué à me livrer à la seule occupation que
j’aime. Cependant, s’il faut bien admettre que lorsqu’on est léger
d’argent le marchand nous reçoit à bras fermés, sans peine, j’ai
toujours fait mienne cette réflexion d'Alexandre Dumas: «L’argent est
un bon serviteur mais un mauvais maître». J’ai eu la grande chance
d’être très pauvre très longtemps. Le profit n’a jamais conditionné mon
travail. Je ne chantais que deux ou trois mois par an, et j’ai su
refuser des propositions mirobolantes de producteurs, des avances
faramineuses qui m'auraient bien vite asservi à leurs dictats, comme
cela a été le cas pour quelques-uns de mes collègues, devenus chanteurs
marketing. Je ne peux supporter l’idée qu’un homme puisse en dominer un
autre, surtout pour une question d’argent. Si ce volet majeur de la
comédie humaine (que l’on devrait plutôt renommer «la tragédie
humaine») vous alarme, vous avez sûrement constaté qu’à notre époque,
le fait de dénoncer la tyrannie de l’argent (et encore davantage le
capitalisme) nous relègue bientôt au rang des réactionnaires ou des
communistes attardés. Aussi je vous propose que l’on suggère que
l’argent est l'un des dieux dominants. Les braves gens n’aiment pas que
l’on soit trop absolutiste. Mais si l’argent n'est pas seul au
panthéon, il semble bien que sa domination soit plus dévastatrice que
jamais. Sous l’énorme pression des maquignons de haut vol (ou de haute
finance!), beaucoup en viennent à se persuader, plus ou moins
consciemment, que la consommation est le seul instrument du bonheur.
Évidemment au détriment de valeurs humaines autrement plus précieuses
mais qui ne contribuent pas à faire avancer l’économie. De très
nombreux jeunes ne sont plus que des consommateurs. Ils n’ambitionnent
plus d’exceller dans un métier qui les valoriserait, de parfaire
connaissances, talents, habiletés et encore moins d'apporter leur
contribution à la collectivité. Ils ne convoitent que la possession
d'objets, de produits le plus souvent futiles – vêtements de marque,
gadgets électroniques puis bagnoles extravagantes. De nombreux États
sont complices de cette duperie, qui n’hésitent pas, pour pousser les
revenus des loteries nationales, à suggérer insidieusement, dans une
publicité envahissante que l’argent résoudra tous les problèmes.
L’administration de la justice devrait être un secteur d’activité
empreint d’une totale objectivité. C’est avec une étonnante résignation
que l’on constate que l’argent y joue, et de tous temps, un rôle
déterminant. Si l’on tente une projection à partir du nombre de
politiciens qui ont été pris la main dans le sac, quel est le
pourcentage de ceux qui sont motivés principalement par l’appât du gain
et l’assiette au beurre pour les petits copains? Très souvent,
lorsqu’une situation paraît absurde, illogique ou étonnante,
l’explication est vite trouvée pour peu que l’on se pose la question:
qui en profite, à qui cela rapporte-t-il? Le sport dénaturé, la
pollution incontrôlée, la drogue et évidemment les guerres, la donne
serait totalement différente si personne n’en profitait. Aux
États-Unis, un livre très répandu dans les facultés d'administration
met en garde les futurs gestionnaires: si vous devez recruter un
conseil d’administration, évitez à tous prix un candidat aux
préoccupations écologiques, cela ne peut en aucune façon être favorable
aux investissements de vos actionnaires! |
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