Hugues D. Bergeron
écrit à

   


Georges Brassens

   


La première arête...
 

    Mes hommages, monsieur Brassens!

Quelle joie de voir ici que la technologie d'aujourd'hui me donne la possibilité de communiquer avec vous! Car il y a longtemps que je me pose une question lors de l'écoute d'une de vos chansons. Je parle ici de cette supplique, que vous avez écrite afin que l'on vous enterre sur la plage de votre Sète natal. J'ai d'ailleurs pu voir, lorsque je m'y suis rendu, que cette dernière volonté ne fut malheureusement pas respectée. Vous m'en voyez désolé; cela dit, si cela peut vous consoler d'une quelconque manière, il y a bel et bien un pin parasol planté derrière vous!

Pour revenir à cette supplique donc, vous y dites qu'à l'âge de quinze ans, ayant connu la prime amourette (auprès d'une sirène de surcroît!), vous avez reçu de l'amour la première leçon: avaler la première arête. Je me demandais: à quoi pensez-vous exactement lorsque vous parlez de cette «première arête»?

Merci de prendre le temps d'éclairer ma lanterne, éternel estivant!

Au plaisir je l'espère,

Hugues



Hugues, bonjour,
 
Je veux tout de suite vous rassurer: je n'ai jamais vraiment souhaité être enterré sur la plage de Sète. D'abord parce que je sais bien que ce n'est pas possible. D'ailleurs, dans des versions préliminaires de cette supplique, (Il y en a eu plusieurs. J'ai mis quatre ans à peaufiner ce texte à ma satisfaction!) le premier vers disait: «Si l'on pouvait être enterré où l'on veut...» Non, l'essentiel de ce qu'il faut retenir de ce codicille, c'est que je souhaitais surtout retrouver la terre natale, reprendre racine parmi les miens. Il faut croire que je suis de la race des gens du terroir, des gens du cru! De ces braves gens qui sont nés quelque part.
 
Déjà à l'époque de la sortie du disque, j'avais dû freiner le zèle des copains après qu'ils aient entrepris des démarches auprès de la mairie pour négocier les dérogations requises et avaient commencé à recueillir les fonds nécessaires à cette sépulture hors normes.
 
La «première arête»? Ce n'est là qu'une reprise du thème éternel, omniprésent dans la littérature, tout autant que dans la chanson populaire. Les épines qui viennent avec les roses. C'est tout Brel, ou presque, c'est une grande part de Ferré.
 
Avaler une arête, c'est découvrir brutalement que toute expérience, aussi positive et réjouissante qu'elle puisse être, peut comporter un volet inattendu, déplaisant. C'est la jolie fleur dans une peau de vache, c'est putain de toi, c'est Marinette, la belle, la traîtresse. Donc tout simplement, de façon générale, l'inévitable revers de la médaille, la part de négatif à laquelle on ne s'attendait pas. Dans cette première amourette de mes quinze ans, rien de bien grave, rien de dramatique, pas vraiment d'os dans la soupe. Mais souvent le poète n'hésite pas à réinventer la vérité, à forcer la note. Éventuellement à faire chevaucher les époques de sa vie pour densifier le récit, amalgamer les éléments de ses diverses aventures pour rehausser un roman d'amour de quatre sous. Ainsi, ce serait plutôt l'héroïne du «Mauvais sujet repenti», rencontrée quelques années plus tard, qui m'aurait inspiré ce constat désabusé, qui m'aurait vraiment fait avaler ma première arête.
 
Comme il s'agit ici d'une de mes chansons qui me tient particulièrement à cœur, je ne peux m'empêcher de signaler que si j'ai souvent parlé de la mort, c'est la première fois où je pense et où je parle de la mienne, depuis «Le testament». Mais pour rassurer tous ceux qui ont tendance à conclure que je suis angoissé, je vous fait remarquer que cette supplique est un hymne à la vie, à tout ce qui est vivant: les gavroches et les titis, mes amis d'enfance les dauphins, les amourettes de jeunesse, le vin et le pastis, les musiques jolies, les parfums portés par le vent et, bien sûr, les belles ondines avec moins que rien de costume. Je suis aussi très heureux de la musique (Même si pour une rare fois il n'y a pas sur l'enregistrement de deuxième guitare.). La mélodie qui marie ces alexandrins rend bien la sérénité que j'ai voulu exprimer et, de plus, semble évoquer le clapotis des vagues, le balancement des barques sur les flots bleus.
 
Par ailleurs, je suis toujours étonné d'apprendre que des analystes sagaces de mon œuvre y distinguent des éléments que non seulement je n'avais pas voulu consciemment y mettre, mais que je n'avais même pas décelés après coup. Il est vrai qu'à quinze ans, les garçons débordant de vitalité et animés d'une curiosité fébrile, sont très entreprenants. Et que les filles, surtout à cette époque-là, se devaient de résister, ou du moins de faire semblant (Merci à l'église catholique d'avoir rendu le sexe encore plus attrayant!). Aussi, des esprits imaginatifs, de cette locution: «avaler la première arête»,  auraient paraît-il voulu comprendre: essuyer le premier «arrête». Charmant. Avec autant d'imagination, d'autres se plaisent à croire que c'est à dessein que j'ai toléré une rime pauvre, miens/siens, pour renforcer l'énoncé de la phrase: «si ses vers valent mieux que les miens...» J'aurais aimé avoir un esprit d'invention aussi vif. Le poète a raison: «Si haut que l'on monte, on finit toujours par des cendres.»
 
Au plaisir,

Brassens.
 
 
P.S.: comme j'ai remarqué que mes sympathisants sont toujours étonnés de découvrir les couplets non retenus dans les brouillons de mes chansons, je vous soumets ci-après quelques vers qui devraient vous convaincre que l'inspiration n'a rien de spontané, que ce n'est jamais gagné d'avance. Il s'agit bien sûr de cette approche, que j'ai toujours privilégiée, qui consiste à jeter sur papier les mots, les phrases, les idées qui me viennent, pour ensuite retravailler le tout jusqu'à ce que j'en arrive à une chanson présentable. Ce fut particulièrement le cas pour cette complainte de seize couplets, sans refrain, qui en font par ailleurs la plus longue de ma production, à sept minutes dix-neuf secondes.
 
 
«Je sous-signé, Machin, sain d'esprit et de corps
Déclare vouloir être mis une fois mort
Sur la plage de Sète où nagent les dauphins
Où le sable est dégueulasse mais si fin
 
Est-il pour un macchabée  plus enviable lot
Qu'être pris en sandwich entre soleil et mer
Le soir entre chien et loup de mer?
 
Que parfois une ondine aux formes sculpturales
Vienne contre mon tertre à l'abri du Mistral
Se dorer au soleil
Et que l'ombre de ma croix se couche un peu dessus.
»