La plage de Sète
       
       
         
         

Jacky

      Comment vas-tu? Tu permets que je te tutoie? Sinon dis-le moi surtout! Je suis une élève de 4e de Sète ta ville natale!

Je voulais te demander si on ne t'enterrait pas sur la plage de Sète qu'est-ce que tu ressentirais, et ne penses-tu pas que ce ne soit pas très réaliste?

Merci pour ta réponse que je recevrai peut-être bientôt!

Jacky

 

       

 

       

Georges Brassens

      Chère Sétoise, Bonjour,

Bien sûr que tu peux me tutoyer. Après tout, n'a-t-on pas usé tous les deux, sinon les mêmes bancs d'école, (j'espère qu'ils les ont renouvelés depuis!) assurément les mêmes bancs publics du Parc du Château d'eau ou de la Place Aristide-Briand. As-tu jamais compté, à ton jeune âge, combien de fois déjà tu as croisé le vent fripon sur l'incontournable pont de la Savonnerie, combien de fois le Môle St-Louis, le Mont St-Clair?

Ta lettre ravive d'autant plus ma corde nostalgique que c'est bien là l'essentiel de cette chanson-prétexte. Je crois bien que tous ceux qui, à l'aube d'une vie d'adulte, ont quitté le pays natal pour aller voir si l'on est mieux ici qu'ailleurs, conservent au fond du coeur un attachement profond pour la terre de leurs racines.

Déjà lorsque j'ai sorti cette chanson on m'a inlassablement demandé si cette requête constituait un désir profond, mes dernières volontés inaliénables. Des amis bien intentionnés avaient même amorcé des démarches formelles pour mettre en oeuvre chacun des articles de ce testament. Le fait que j'ai changé le titre de cette chanson, qui au départ s'appelait «Codicille», pour «Supplique...» a certainement contribué à créer ce sentiment de devoir.

Mais, comme souvent, il faut lire entre les vers et au-delà de l'anecdote. Au moment où j'ai écrit cette chanson, croyez-moi, la Camarde me poursuivait d'un zèle imbécile. Dans les années qui avaient précédé, j'avais perdu ma chère maman puis mon complice de père, le vieil ours. Et ce fut Paul Fort qui nous quitta suivi de près par Marcel Planche, le mari de Jeanne, ami et «colocatairex pendant 21 ans. Les vrais enterrements venaient largement de commencer.

Aussi, à ce tournant de ma vie, j'ai voulu prendre prétexte de ce faux testament pour faire le point sur ce que j'ai toujours considéré comme étant les vraies valeurs de la vie.

D'abord, le respect de l'autre et le souci constant de faire plaisir, même dans la mort. Mes ambitions, à ce titre, peuvent paraître excessives, sinon utopiques: une tombe qui permet aux baigneuses de se cacher un peu pour finalement ressortir avec moins que rien de costume et prendre mon tertre comme lit de plage, un caveau qui inspire aux enfants des projets de construction de fabuleux châteaux de sable. Un pin parasol dont l'ombre protège les amis venus se recueillir et possiblement les incite à demeurer un peu plus longtemps, tarentelles et sardanes, portées par la tramontane, venant chasser toute ombre triste du tableau. Tout comme la musique de cette chanson et sa structure particulière (13 couplets de six alexandrins, sans refrains) par laquelle j'ai voulu évoquer les ondulations des barques voisines, les galipettes des dauphins, le doux clapotis des vagues, régulières, répétitives, incessantes. La mort qui incite à apprécier la vie.

On m'a reproché que mes préoccupations, dans ces prétendues dernières volontés, ne soient que matérielles. Encore une fois, on n'a pas bien écouté.

L'autre dimension inhérente à ce texte est ma conviction maintes fois répétées que le bonheur réside dans des composantes modestes, simples, de la vie, du quotidien, n'en déplaise aux aspirants au Panthéon et gloire aux Gavroches, aux Titis, aux Mimi Pinson.

L'insouciance de la jeunesse, la liberté d'être, d'aller, les amis et le bon vin, les émois des premiers amours ne seront jamais éclipsés par les satisfactions arrivistes.

Mes chansons sont comme des lettres à des amis, proches ou lointains. Je te permets de croire, à toi qui aurais pu être ma voisine et s'est attardée à cette missive, qu'elle t'était un peu destinée. Je suis heureux si elle t'a fait plaisir.

Tonton Georges