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Très cher Brassens,
Vous avez, le 14 mars 1961, enregistré «La grenouille
bleue» de Paul Fort (poème lu). D'aprés certains «experts», ce titre serait
sorti en février 1972 dans le trente centimètres «Centenaire de la naissance de
Paul Fort». D'autres affirment, avec en preuve une photo de la pochette, que ce
titre ne figure pas dans cet album. Vous qui l'avez enregisté, vous devez bien
savoir où cette grenouille bleue est allée se fourrer! Encore merci pour toutes
vos magnifiques chansons.
Amicales salutations,
Philippe
Bonjour Philippe.
Je me demande moi-même où ce fichu batracien a bien pu
aller se planquer. «Nous vous en prions à genoux, bon forestier, dites-le nous».
La lecture de ce poème a été enregistrée en effet en mars 1961, en même temps
que sept autres titres qui constituent un «Hommage à Paul Fort». Ce
quarante-cinq tours a été édité en avril 1961, pour commémorer le premier
anniversaire de la mort du «prince des poètes», survenue le 20 avril 1960, et
dont l’enterrement m’a par ailleurs inspiré à mon tour un poème. Cependant, la
célèbre grenouille n’a pas été retenue pour ce disque. On y retrouve quatre
textes que j’ai mis en musique: «Le petit cheval» et «La marine», mélodies que
j’ai composées dès 1952, «Si le Bon Dieu l’avait voulu» et «Comme hier». On y
retrouve également trois textes lus: «Germaine Tourangelle», «À Mireille dite
Petit verglas» et «L’enterrement de Verlaine» (dont le titre original est
«Convoi de Paul Verlaine après un tourbillon de neige», titre qui pourrait
difficilement convenir pour une chanson). Les puristes seront rassurés de savoir
que le maître lui-même m’avait autorisé à faire dans ses titres et ses vers les
petits ajustements que je jugerais nécessaires pour pouvoir les chantonner avec
la souplesse requise par la musique. Permission que je me suis arrogée dans le
cas de Victor Hugo, à qui je ne pouvais pas soumettre une telle
demande!
J’ai été très heureux et rassuré, à l’époque, que la critique
considère que j’avais «arraché la poésie au papier des livres», que j’avais fait
descendre le poète dans la rue. Il s’est avéré que je l’ai également fait entrer
dans les salles de classe, dans les manuels scolaires. J’ai été heureux
également de pouvoir rendre cet hommage à un grand poète de notre temps, qui m’a
apporté beaucoup sur le plan professionnel et que j’ai apprécié en tant qu’homme
admirable et ami chaleureux. Lui-même m’a comblé de bonheur en déclarant dans
une dédicace qu’il était honoré d’avoir trouvé «un complice qui m’est tombé du
ciel folklorique français». Ce fut également un bien grand honneur que ce maître
en poésie me dédie deux de ses textes, «Le douanier au clair de lune», et
«Villon», dont son épouse, Germaine Tourangelle, m’a par la suite offert les
manuscrits.
Effectivement notre grenouille ne s’est pas aventurée non
plus sur le trente-trois tours édité en 1972, pour le centenaire de la naissance
de Paul Fort, où l’on retrouve les mêmes titres que sur le quanrante-cinq tours,
ainsi que sept textes dits par leur auteur. À ma connaissance, cet
enregistrement que j’ai fait de la «Grenouille bleue» n’a jamais été offert sur
un support commercial. Il a pu être diffusé à la radio où quelques fervents de
Paul Fort l’auraient enregistré. On me dit également qu’on a pu à l’occasion le
retrouver sur internet. Mais il semble qu’il s’agit là d’un marécage où une
grenouille, fusse-t-elle «saphir à pattes», n’est pas facile à
repérer.
Vous, cher Philippe, qui semblez vous intéresser aux produits
inusités, anecdotiques, vous ignorez peut-être, comme beaucoup, que j’ai composé
une autre musique sur une poésie de Paul Fort: «La corde». Je n’ai jamais
enregistré cette chanson ni ne l’ai jamais livrée en spectacle. Je l’ai un jour
proposée à Mouloudji, qui ne l’a jamais utilisée non plus mais qui, après
l’avoir conservée pendant près de cinquante ans, l’a soumise à son fils, Gricha
Mouloudji. Ce dernier a été heureux de l’intégrer à son répertoire et l’a
enregistrée. Faute de pouvoir vous indiquer où retrouver le batracien coquin et
pour les lecteurs que notre correspondance aurait pu intriguer, je vous
retranscrits ci-dessous le poème concerné, dont la fraîcheur m’a toujours
séduit.
Au plaisir,
Un poète de contrebande,
Bassens.
N.D.L.R: Faute de mieux, on peut entendre un extrait de ce poème dit par Brassens à:
WWW.aupresdesonarbre.com/audio/la_grenouille_bleu.mp3
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