Et la couronne d'Angleterre?
       
       
         
         

Clifford Bassington

      Monsieur Georges BRASSENS, j'ai un petit reproche à vous faire...

Le 28 octobre 1973 vous avez donné un récital en Angleterre. Nous ne sommes pas certains du lieu mais c'était probablement dans une petite salle de concert de l'Université de Cardiff, la capitale du pays de Galles. Vous avez interprété 17 chansons, et une bande magnétique fut produite pour l'occasion. C'est, à notre connaissance, le seul enregistrement "live" de vous que vous ayez jamais consenti à officialiser.

Tout cela est bel et bon, et personne n'y trouverait à redire.

La dernière chanson de ce récital, LE ROI DES CONS, est rendue avec un senti inégalable... et c'est là que, pour la première fois et la dernière, vous m'avez déçu. Ce soir là, devant mes bons compatriotes anglais, en fredonnant brillamment cette pochade innocente, s'amusant sans malice au détriment bien minimal des petites monarchies du monde, vous avez "oublié" le fort inoffensif passage suivant:

[Il est possible au demeurant]
Que la couronne d'Angleterre
Que la couronne d'Angleterre
Ce soir, demain, roule par terre
Ce soir, demain, roule par terre

L'hypothèse du trou de mémoire est toujours possible, mais chez un artiste de votre envergure vous me permettrez de ne guère y croire. En réalité, je vous accuse (une bien petite accusation, vous admettrez) de vous être sciemment caviardé vous-même pour ne pas froisser des susceptibilités angliches dont je vous assure, et cela EX CATHEDRA gentil baladin, qu'elles sont aussi peu flétrissables que les faux cols de celluloid dont elles se rehaussent...

Ça m'a attristé, parce que ça fait tache sur votre image de cabot sans vergogne, et cela nous présente, nous Britanniques, comme une blème horde de pisse-froid sans humour. J'ajoute que c'est là pour moi le seul couac dans votre corpus titanesque. Mais tout de même, je ne peux résister à l'envie de jouer l'avocat de cette même Couronne que vous n'avez pas osé laisser poétiquement rouler sur le sol glorieux du fief du Prince Charles. Je vous demande donc: qu'avez-vous à dire pour votre défense?

En toute amitié admirative,

Clifford BASSINGTON

 

       

 

       

Georges Brassens

      Dear mister Bassington,

J'aurais bien aimé que cette condamnable faiblesse ne sorte jamais de l'oubli où moi-même je la croyais engloutie. Mais je ne peux vous blâmer et je n'ai d'autre choix que de plaider coupable. Mais, pour me défendre tout de même un peu, je souhaiterais humblement soumettre des circonstances atténuantes.

Vous êtes bien magnanime de m'ouvrir la porte du trou de mémoire, d'autant que je n'en étais pas du tout épargné. Pierre Nicolas, mon ami et contrebassiste, le sait, lui qui, connaissant mes textes mieux que moi-même, devait souvent me souffler les premiers mots du prochain couplet.

Mais dans le cas qui nous concerne, je serais mal venu de m'accrocher à une bouée aussi fallacieuse. Auto-caviardé dites-vous? Le terme ne saurait être plus justement employé et mes seules excuses sont circonstancielles.

Tout au long de ma carrière, j'ai été déchiré entre la volonté de clamer haut et fort les idées auxquelles je crois et le risque inévitable d'éventuellement blesser quelqu'un, de chagriner quelques amis. Ceux qui ne pensent pas comme nous sont des cons, ça va de soi. Mais les cons, il faut bien composer avec, on ne peut pas les laisser tomber, ne serait-ce que parce qu'ils sont si nombreux.

C'est un peu pourquoi d'ailleurs, même traitant des thèmes les plus graves, je l'ai toujours fait sur le mode humoristique, en espérant ainsi adoucir la pilule.

Je me suis désolé que ma vieille mère, brave chrétienne napolitaine, se formalise de mes gros mots et de mes irrévérences. J'éprouvais l'ombre d'un remords chaque fois qu'un flic, ou pire, un militaire, qui toujours m'apparaissait exceptionnellement sympathique, me tendait son petit carnet pour que je lui laisse un autographe, chaque fois me précisant bien que ce n'était pas pour lui mais pour sa femme, son fils ou sa concierge.

Mais beaucoup plus grave, j'ai été atterré lorsque des copains très chers se sont sentis blessés par l'un ou l'autre de mes pamphlets.

Ainsi la chanson «Les deux oncles», sur un ton peut-être outrageusement badin, se voulait un plaidoyer contre l'absurdité et la barbarie de la guerre, une dénonciation de l'hypocrisie qui l'entoure dans certaines sphères et un hommage par l'absurde à tous ceux qui en ont souffert ou qui y sont morts.

Malheureusement, plusieurs l'ont perçu tout autrement. Et en plus des centaines de lettres d'injures que je recevais, j'ai vu des amitiés se briser, des affections se refroidir, des copains proches ou éloignés, qui avaient perdu un père ou un frère à la guerre, blâmer ma position, perplexes d'incompréhension.

40 ans après, mon bon ami Pierre Louki, qui ne m'a plus parlé pendant un an, me le reproche encore dans un livre publié tout récemment: «Ce fut très dur. Insupportable. Comment avait-il osé?»

Plusieurs autres titres m'ont valu de semblables opprobes et l'année même de ce récital à Cardiff, j'ai été consterné par un nouveau tumulte provoqué par une nouvelle chanson: «Mourir pour des idées».

La première ambition d'un artiste est généralement de faire plaisir et bien sûr d'être apprécié, d'être aimé. Voyez mon désarroi.

J'ai toujours été fasciné par la vénération que manifestent les Britanniques pour la royauté et ses symboles, moi qui serais un peu passéïste, et ce, indépendamment de ce que je pense de la monarchie et dont vous vous doutez. Et si de mon côté de la manche, j'étais plutôt fier de ces deux vers qui faisaient sobrement mais dramatiquement image, en sol anglais, ils m'apparurent soudainement outrageusement irrévérencieux. Animé d'un légitime respect pour mes charmants hôtes, j'ai flanché et ma volonté de courtoisie est la seule excuse à ma faiblesse. Enfin vous aurez remarqué, et l'enregistrement en témoigne, que cette chanson n'était pas prévue à ce récital. C'est en rappel qu'on me la réclama avec insitance. Pour en conclure avec ma défense, je plaide donc enfin que je n'ai eu que le temps des premiers couplets pour décider si je risquais le crime de lèse-majesté ou non.

Comme le disait Shakespeare...

Mes meilleurs regards,

G.B.
         
         

Clifford Bassington

      Merci de cette réponse si juste et si magnanime. Je tiens à vous rassurer ma main sur le coeur, en tant que fils ainé d'un ancien combattant de la marine britannique. LES DEUX ONCLES et MOURIR POUR DES IDÉES sont des chansons qui vous ont attiré des ennuis de vos contemporains parce que ce sont les deux interventions les plus patentes d'un visionnaire. On le voit seulement aujourd'hui, avec l'intégration de l'Europe ("[Maintenant] que vos filles et vos fils vont, la main dans la main, faire l'amour ensemble et l'Europe de demain"), et la fin des Deux Blocs ("Et comme toutes [ces idées] sont entres elles ressemblantes, quand il les voit venir avec leurs gros drapeaux, le sage, en hésitant tourne autour du tombeau..."). C'est seulement en cette fin de millénaire que ces deux chansons peuvent être écoutées sans écorcher l'oreille. Vous aviez tout simplement une génération d'avance, non pas sur les idées, mais sur les faits historiques...

Bien à vous,

Clifford Bassington