Mathieu
écrit à

   


Georges Brassens

   


La composition et les influences musicales
 

    Cher Georges Brassens,

Il me faut d'abord vous dire qu'une certaine pudeur m'interdisant d'éventuels épanchements admiratifs, l'absence d'hyperboles laudatives dans cette présente lettre ne doit pas cacher la haute estime que j'ai pour votre oeuvre intemporelle.

Venons-en donc aux interrogations qui me préoccupent! Ayant acquis des enregistrements de Django Reinhardt, j'ai cru, à l'écoute de «Bouncing Around», entendre des similarités entre ce morceau et l'une de vos chansons, «La princesse et le croque-notes». Il y a d'abord les premières notes de Django qui évoquent la mélodie que joue Joël Favreau (celle commençant par un accord de la mineur arpégé). Il pourrait bien sûr s'agir d'une simple coïncidence, mais une écoute attentive fait apparaître des ressemblances entre les guitares rythmiques des deux oeuvres, ainsi qu'entre le solo de Django et la mélodie que vous chantez («Jadis, au lieu du jardin que voici...»). Connaissant votre goût pour la musique de Django, je vois deux possibilités: soit vous avez été inspiré inconsciemment en écoutant cet exceptionnel guitariste (vous-en êtes vous alors rendu compte plus tard?), soit vous avez voulu rendre hommage à «la fine fleur des cordes» par ce clin d'oeil musical (peut-être l'avez-vous même explicitement reconnu, ce que j'ignorerais alors). Pouvez-vous m'éclairer sur ce point? Autant que votre mémoire vous le permet, cela va sans dire...

C'est la première fois que je remarque une telle ressemblance musicale entre une de vos chansons et une autre oeuvre, et quelle que soit d'ailleurs la pertinence de cette modeste découverte, c'est en tout cas l'occasion de m'intéresser à un certain aspect de votre musique (à laquelle vos textes, il faut bien en convenir, font un peu d'ombre...). Je me demande ainsi par qui, au-delà de vos goûts pour tel ou tel artiste en tant que simple auditeur, vous pensez avoir été influencé dans le cheminement vers votre propre style musical. Par ailleurs, vous-êtes vous, dans l'écriture de votre musique, parfois inspiré des oeuvres d'autres compositeurs ou avez-vous remarqué a posteriori une telle inspiration inconsciente? Enfin, croyant avoir lu un jour que vous deviez à Joël Favreau la mélodie qu'il joue dans «La princesse et le croque-notes», je me demande quelle était la place de vos acolytes, Pierre Nicolas et Joël Favreau entre autres, dans l'écriture de votre musique.

Ayant conscience que ces quelques questions pourraient vous sembler quelque peu pointilleuses, je vous prie cependant de ne pas y voir un effet de cette agaçante manie qui pousse certains à tout analyser et comptabiliser dans vos chansons, à coups de statistiques et parfois sans le souci de saisir votre oeuvre dans son ensemble et avec le recul qui convient.

Avec mon indéfectible respect,

Un jeune admirateur

P.-S.: J'ai été surpris de voir dans votre correspondance passée la curiosité suscitée par la fameuse date du vingt-deux septembre. Il m'avait toujours paru évident que cette date, marquant avant tout le début de l'automne, permettait simplement de mettre symboliquement en rapport l'arrivée de cette saison morose et la fuite de la bien-aimée, source de désarroi (d'où l'évocation de «l'équinoxe funeste» et l'image d'une «hirondelle» qui, «en partant», «ne fera plus l'automne»)... Me trompé-je ?

Mathieu

Bonjour Mathieu,

Si les auteurs connaissent souvent l’angoisse de la page blanche, il arrive que les compositeurs aient l’appréhension de la page déjà noircie, de la portée qui aurait déjà connu un précédent, un proche parent. Lorsqu’une phrase musicale lui vient finalement en tête, il n’est pas rare que le musicien se demande si cette mélodie est bien de son cru ou s’il s’agit là d’une réminiscence d’une audition, possiblement très lointaine, possiblement très furtive. Il y a vraisemblablement des musiques sublimes qui dorment à jamais au fond d’un tiroir, leur créateur étant incapable de se convaincre qu’elles sont originales, dans l’impossibilité de vérifier si, dans l’univers infini des musiques de tout poils, on retrouve le même alignement de notes. Ajoutez à ça, comme vous le mentionnez, les évocations, hommages et les plagiats sans vergogne.

Ces rapprochements sont si fréquents que l'ineffable Francis Blanche en avait fait une chronique dans une émission radio sur Europe numéro un, demandant à ses auditeurs de lui signaler leurs trouvailles. Plusieurs de ces mouchardages ont conduit à des procès pour les compositeurs dénoncés, qu’ils fussent conscients ou candides.

Un cas typique est celui de la chanson «Maritza». Jean Renard, compositeur fétiche de Sylvie Vartan, soumet à Pierre Delanoë une musique qu’il a adoré, convaincu que ce dernier produira un texte à la hauteur. Le célèbre parolier, séduit par la mélodie se met au travail. La musique du refrain ayant une couleur folklorique slave, après avoir orienté le sujet de la chanson, est laissée sans paroles, simplement habillée de tralala. Tous les intervenants sont enthousiastes et la chanson connaît un bon succès. Il fallut un long temps pour qu’une oreille avertie fasse le rapprochement: la musique du refrain était une variante de celle des «Feuilles mortes», pourtant archi-célèbre à l’époque. Kosma intenta un procès qu’il gagna. Le compositeur et l’auteur furent conjointement et solidairement condamnés à céder leurs droits et à payer en plus des dommages et intérêts. La logique de la justice est souvent impénétrable. D’autant qu’il est reconnu que cette musique de Kosma est une adaptation directe d’une chanson du folklore roumain. Par ailleurs, pour éviter d’avoir à déterminer la part de mérite entre la musique et les paroles dans le succès d’une chanson, la règle de la solidarité est la norme.

Lorsque j’ai connu Joël Favreau, notre admiration commune pour Django Reinhardt a été le fondement d’une riche amitié puis d’une harmonieuse collaboration. La saynète de «La princesse et le croque-notes» aurait très bien pu se situer dans un campement de gitans, nombreux à cette époque dans la zone. De plus, au climat mélancolique du récit convenait parfaitement un rythme manouche que j’avais retenu pour la musique. C’est donc pour un clin d’oeil à Django que Joël, complétant la mise en scène, m’a proposé de reprendre pour une intro de «La princesse», celle de «Bouncing around».

Appréciant sa suggestion, j’ai laissé tomber un «pas mal» qu’il a reçu comme un précieux satisfecit. Comme cette pièce de Django n’est pas parmi ses plus connues, rares sont les amateurs avertis qui, comme vous Mathieu, ont fait le rapprochement. Par contre, pour ce qui est de la musique de cette complainte sans refrain, à part le climat général qui s’en inspire, aucune phrase musicale n’est calquée sur une musique de Reinhardt.

Mes influences? D’abord je peux vous confirmer que jamais je n’ai produit une musique qui fut une adaptation ou une variante d’une mélodie existante d’un autre compositeur. Dans ma longue période d’apprentissage, j’ai écrit des chansons qui étaient résolument dans le style de Charles Trenet, que j’admirais beaucoup, oeuvres de jeunesse que je n’ai pas conservées. Si je me suis par la suite nourri musicalement à de nombreuses sources, je pense pouvoir dire que j’ai bien assimilé ces enseignements pour les régurgiter en une production tout à fait personnelle. Si j’ai admiré les musiques de Misraki et de Mireille, de Ray Ventura et de Trenet, puis des Amstrong, Gillespie, Mulligan et autres, on peut constater que leurs styles propres n’ont pas déteint directement sur ma production. Le seul dont on puisse parfois déceler la couleur dans les rythmes de certaines de mes chansons est précisément Django Reinhardt. On trouverait davantage d’affinités avec mes mélodies dans les genres musicaux des chansons populaires traditionnelles.

Jamais aucun de mes différents accompagnateurs successifs n’a participé à l’écriture de mes musiques. Le seul dont les commentaires peuvent orienter un dessin mélodique, modifier quelques notes ou même me convaincre de renoncer à une musique, est mon ami Jean Bertola. Les commentaires de René Fallet, sans formation musicale spécifique,  m’apportent souvent un autre point de vue. Par contre, pour les accompagnements, j’ai toujours considéré que le plus important était de bien choisir un collaborateur à qui, pour sa compétence et sa disponibilité d’esprit, on puisse accorder pleine confiance, sans avoir à l’éduquer, à le former. Aussi, j’ai toujours été très peu directif avec mes musiciens, d’abord parce que je les savais plus compétents que moi et que j’étais convaincu que leurs initiatives ne pouvaient qu’enrichir le produit livré. J’ai toujours constaté de plus que ces artistes, talentueux et sensibles, savent d’instinct ce que j’attends d’eux, ce qui me fera plaisir.

«Le vingt-deux septembre»! Vous avez parfaitement raison, Mathieu. Dans une chanson que l’on mijote longuement, il importe que tous les ingrédients soient bien liés, complémentaires, comme dans une bonne recette de cuisine. Bien sûr, la date retenue cadre bien avec la rupture déplorée, permet d’esquisser le décor approprié, de déployer toute la panoplie romantique de l’amoureux éconduit. C’est d’ailleurs ce que je signalais dans une autre correspondance antérieure, précisément intitulée «Le vingt-deux septembre».

Enfin, je veux profiter de l’occasion pour réfuter un fantasme irrévérencieux et persistant qui semble avoir cours encore à votre époque et que mon très fidèle ami, Jean-Paul Sermonte jugeait bon de rectifier à nouveau récemment; quand je dis: «Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous», c’est bien de larmes dont je parle!

Un autre croque-notes, ou peut-être le même,

Georges Brassens.