Mayer
écrit à

   


Georges Brassens

   


La complainte des gens vivants
 

    Salut Georges!

Je te salue, je t'écris cette lettre comme on écrit une lettre de bouteille à la mer, de Sète, de Santiago ou de Java...

Bref, pour ne pas être long, voici ma question: comment expliques-tu le passage de la libération des mœurs que t'as beaucoup chanté à cet état actuel de vulgarité?

Dans l'espoir de te lire.

Mayer

Cher ami, bonjour.

Depuis que j’ai commencé à faire de vieux os, avide de solutions, souvent on me demande la marche à suivre pour régler les grands problèmes de l’humanité. C’est bien flatteur, mais je ne comprend pas bien pourquoi, sous prétexte que j’écris des chansonnettes, je devrais avoir un avis sur tout; et principalement que ce point de vue qui serait le mien devrait être le bon. Il n’y a pourtant qu’une seule chose dont je sois certain, c’est que je ne suis certain de rien.

Bien sûr, comme tout le monde j’ai ma petite idée sur bien des sujets, mais je sais pertinemment que tous ceux qui ne pensent pas comme nous ne sont pas nécessairement des cons. Pas tous.

Je n’ai jamais caché mon penchant passéiste. Je l’ai même confessé, mais comme toujours de façon allusive, dans une chanson intitulée «Le progrès»(1). Dans l’état actuel des choses, une telle attitude m’attire immanquablement une réputation de réactionnaire. Pourtant, dans mes petites chansonnettes, j’ai très souvent été à l’avant-garde au plan des idées, des moeurs, et pas uniquement dans le petit monde de la chanson. Je pourrais même dire que j’ai été «avant-gardisque».

En effet j’ai bousculé les idées reçues, les tabous, les interdits, dans plusieurs de mes fabliaux. J’ai ainsi fait ma modeste part dans un vaste mouvement qui visait à libérer la société de tout un fatras d’inhibitions, d’entraves diverses, de valeurs faussées.

Comment est-on passé si rapidement d’une brève période de libération à ce qu’il faut bien appeler une décadence galopante, à ce que vous nommez vulgarité, et qui devient la norme? Le sujet nécessiterait de longues et savantes analyses et tout jugement succinct risque de paraître simpliste, superficiel. Et c’est là évidemment que l’opinion de ceux qui dénoncent cet état de choses leur vaut une réputation de réactionnaires, d’obscurantistes. Et plus encore s’ils risquent une explication à cette dégradation généralisée. Tant pis si l’on fait le procès de ma morose déconvenue, mais j'adhère à cette explication qui dénonce la société de la consommation outrancière, du matérialisme débridé, bref, lâchons le mot, du capitalisme effréné.

La course au profit maximum et la glorification de l’argent conditionnent tous les aspects de la vie. Elles sont responsables en grande partie des inégalités sociales devenues extrêmes, de conflits armés modernes, de la pollution, de la criminalité. À une autre échelle, elles entraînent de façon inévitable la vulgarité dans les médias. Autrefois, des émissions culturelles étaient diffusées aux grandes heures d’écoute, pour relever le niveau. Aujourd’hui elle passent la nuit, pour laisser place à une programmation plus «rentable«. C’est le nivellement par le bas, le rabaissement au dénominateur commun qui malheureusement n’est généralement pas très élevé. La course au profit oriente certaines formes d’art: musique, chanson, spectacles, de même que la mode. Il n’y a pas si longtemps, un tailleur vous confectionnait un vêtement pour qu’il vous dure dix ans, et c’est ce que vous souhaitiez. Aujourd’hui, une multinationale pousse à grand renfort de publicité un vêtement, où la nouveauté et la «marque» comptent plus que tout, mais qui sera passé de mode dans quelques mois. Cette obsolescence programmée ne peut produire que de la médiocrité, de la vulgarité. Il arrive que l’incitation intempestive, insidieuse, à la consommation puisse faire en sorte qu’un jeune couple met plus d’intérêt à la réfection de ses armoires de cuisine qu’à l’éducation de son enfant. Le capitalisme fausse les valeurs.

Mais tout ça est bien lourd, et je me rappelle subitement que toute ma vie j’ai choisi d’éviter de prendre des positions aussi tranchées dans mes chansons, que j’ai toujours opté pour l’allusion métaphorique, la plaidoirie de contrebande. Aussi je ne devrais pas me laisser entraîner et vous renvoyer, cher ami, à mes textes, où je me suis tout de même toujours efforcé de nuire à la bêtise, à la médiocrité, mais par des voies détournées, des chemins de traverse, qui, comme on le sait, sont toujours plus agréables, plus poétiques, et porteurs de délicates évocations.

Un simple auteur de chansonnettes,

Brassens.

(1)
Rien à voir, mais on me demande souvent quel est le déclencheur d’une chanson, ou quelles sont les références littéraires dont j’ai émaillé mes textes. Cette chanson, «Le progrès», est un exemple exceptionnel. Bien sûr, pour ma part, pour écrire: «... le presbytère, de son charme du vieux temps passé n’a rien perdu... le jardin du curé garde tout son éclat»,  je suis parti d’un poème de Prévert dans son recueil «Arbres», où l’on retrouve: «Le presbytère n’a toujours rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat.» qui par la suite a orienté toute ma petite réflexion. Mais j’ai découvert plus tard que Prévert s’était lui-même inspiré du «Mystère de la chambre jaune» de Gaston Leroux, texte qui date de 1907 et dans lequel on retrouve textuellement: «Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat.» Mais plus étonnant encore, dans les «Lettres à Marie» de Georges Sand, de 1835, on peut lire: «Le presbytère n’a rien perdu de sa propreté, ni le jardin de son éclat.» Étonnant, non?