Josee Poirier
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Je n'ai pas l'honneur de vous connaître

    Bonjour M. Brassens,

Laissez-moi d'abord me présenter: je me nomme Josee, j'ai 26 ans, je vous écris de l'année 2004 et je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Je vois cependant que je suis probablement la seule dans ce cas, puisque vous semblez recevoir une nombreuse correspondance. Ce que je sais à votre sujet est bien minime... mais je suis curieuse!

Ma question est donc bien simple (où l'est-elle?): si vous aviez à vous décrire en quelques lignes à une personne qui ne vous connaît pas, comment le feriez-vous? Un telle chose est-elle même possible, envisageable?

Je vous remercie du temps que vous voudrez bien me consacrer,

Josee


Bonjour Josee,

Vous avez parfaitement raison de soupçonner que votre question, a priori anodine, est en vérité très délicate. Et la principale difficulté vient du fait que la première des qualités dont je devrais me vanter est la modestie. Vous voyez le dilemme. D'autant que plusieurs considèrent la modestie comme une stratégie pour faire dire et répéter par les autres tout le bien que l'on pense de soi-même. J'envie un copain qui répète: «Autrefois je n'avais qu'un seul défaut: j'étais prétentieux. Mais je me suis corrigé: maintenant je suis parfait!»

Pourtant, la réalité est toute simple: je suis un artisan trousseur de chansonnettes. Je n'ai jamais rien fait d'autre (hormis quelques rares égarements collatéraux, un roman, un film) et ai parfois le sentiment que je n'aurais jamais su, je n'aurais jamais pu faire rien d'autre. Je n'ai donc pas fait grand-chose, mais je l'ai fait beaucoup, je l'ai fait tout le temps.

Aussi, je pourrais vous répondre que tout ce que je suis, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai souhaité dire se trouve dans mes chansons, connues et moins connues.

Né à une époque et dans une famille où la chanson populaire était intimement tissée à la vie quotidienne, j'ai très tôt été fasciné par la dimension quasi inconsciente qu'elle occupe dans nos vies. D'abord séduit par la musique mais très tôt également par la poésie, la versification, je me suis donc très jeune hasardé à bricoler quelques bleuettes. Plus tard, si dans un premier temps j'avais ambitionné de devenir poète, j'ai vite réalisé que je n'avais pas le génie des plus grands, que j'admirais. Et me disculpant en prétextant que je ne pouvais tout de même pas renoncer à la musique, qui était ma passion première, je me suis convaincu que j'étais destiné à être un honnête auteur de chansons. Je donnais ainsi raison à Sacha Guitry qui a écrit que la chanson nous débarrassait de ceux qui auraient pu se croire poètes.

J'y ai donc consacré toute ma vie, au propre et au figuré, puisque cet artisanat est devenu un véritable sacerdoce, au détriment de toutes les autres activités qui, de toute façon, ne m'auraient apporté que très peu de satisfaction comparé au bonheur de peaufiner une nouvelle musique, un nouveau texte.

J'ai dû écrire plus de 500 chansons, j'en ai jeté plus de la moitié. Il en reste environ 235 si l'on compte mes inédits peu connus, mes enfants égarés.

Si faire des chansons était mon plus grand bonheur, les chanter en public, qui est assurément une activité à l'extrême opposé, était mon plus grand malheur. J'ai tout de même accepté de le faire, en imposant mes limites, concevant que l'objectif ultime pour une musique, une chanson est évidemment d'être diffusée. Par contre, j'ai opposé une obstruction systématique au «service après-vente», promotion, réceptions diverses, «mondanités-marketing».

On a souvent dit aussi, on a souvent écrit que j'étais un chanteur engagé. J'ai toujours refusé cette épithète. Plusieurs de mes collègues jugeaient qu'ils avaient des messages à livrer, des thèses à défendre. Ils auraient pu être, pour ce faire, journalistes, politiciens. Ils ont choisi de s'exprimer par la voie de la chanson. Ma démarche est totalement opposée. Je ne souhaitais que livrer des chansons, des chansons qui seraient agréables, intéressantes. Comme je ne suis tout de même pas trop connard de nature, j'ai forcément été amené à traiter, à ma façon, dans mes textes, divers sujets, divers thèmes qui sont somme toute quotidiens et universels.

On a souvent dit aussi, pour ma production et ma manière, que j'étais inclassable. Ça me convient tout à fait et ça me suffit. Le Petit Larousse a bien voulu me consacrer une inscription en précisant: «Chanteur français, également parolier et compositeur, il est l'auteur de chansons poétiques pleines de verve et de non-conformisme». Ça me convient également. J'aurais aimé que cette consécration par Larousse rallie ma chère maman, qui a toujours déploré que je ne fasse pas un «vrai métier». Son commentaire: «J'ai vérifié, il y a plein de gens pas très honorables dans le Larousse!»

Par ailleurs, j'aime le jazz, les chansons traditionnelles, j'ai du goût pour les chansons de salle de garde. Je ne suis pas porté vers la musique classique: je ne suis pas arrivé à apprécier Beethoven, sauf peut-être la 9e symphonie. Mais je suis allergique à l'opéra. J'aime les sardines à l'huile, je n'ai aucune attirance pour la gastronomie, les vins fins. L'idée même d'un repas au lapin me rend malade. J'ai horreur des uniformes, sauf évidemment l'uniforme du facteur. Je me méfie des médailles qui ont toujours un revers.

Je ne crois pas en dieu, mais on m'assure qu'il ne m'en tient pas rigueur. J'ai tellement bien fait semblant d'y croire dans plusieurs de mes chansons qu'il doit bien croire que j'y crois. Et n'est-ce pas tout ce qui compte. Par ailleurs, on dit que Dieu a créé l'homme à son image. J'en déduis que Dieu doit apprécier la chanson. Mais on va encore dire que j'ai le don d'ambiguïté. J'apprécie la paix des vieux cimetières, sauf les musées qui sont les cimetières de l'art, tellement froids que les directeurs se nomment conservateurs. J'aime la mer, les gadgets électroniques, les westerns. Me laissent indifférents: le confort, les voyages (je n'aime pas bien l'avion, que j'ai très rarement pris), les fleurs. J'aime bien les arbres. J'aimerais plus souvent laisser traîner ma main dans l'eau, écouter le bruit que font les pommes en mûrissant.

J'aime les chiens, mais je préfère de beaucoup les chats. Peut-être parce qu'il n'y a pas de chat policier. J'aime bien les critiques («ces ratés sympathiques»), mais parfois de la même façon que les chiens aiment les réverbères. Je me délecte d'un vers séduisant, exemplaire. (J'aurais aimé être souffleur de vers!) Oui, j'aime bien l'humour, les jeux de mots s'ils sont subtils, les expressions désuètes, les mots obsolètes.

J'aime donner des surnoms à ceux qui m'entourent. Je méprise l'esprit de compétition, les contraintes, les dominations, surtout si c'est pour des questions d'argent. J'aime beaucoup la France, mais je ne vibre pas à la notion de patrie. Enfin, ça n'étonnera personne, j'aime faire les choses lorsque… ça me chante.

Mais surtout je n'aime pas parler de moi. Et maintenant je vous en veux un peu de m'y avoir poussé. J'aurais dû m'en tenir à ma première recommandation: pour connaître un peintre, il est peu utile de lire sa biographie, de savoir ce qu'il mange. On doit d'abord regarder ses tableaux. Pour me connaître, vous devez écouter (mais réécouter plusieurs fois) mes chansonnettes – et je vous adjure de commencer par «Le modeste».

Amitiés.

Georges Brassens