Je bivouaque au pays de Cocagne
       
       
         
         

Christian

      Cher Georges,

Dans votre réponse à la question de Grégory relative à vos chansons posthumes, vous écrivez que vous avez écrit une musique sur le texte «Je bivouaque au pays de Cocagne».

Or celui-ci est répertorié parmi les chansons sans musique dans le livre contenant l'intégrale de vos oeuvres. Ce serait formidable, cher poète, si vous pouviez faire connaître cette mélodie à vos fidèles admirateurs, qui du même coup se mettraient à fredonner.

Je bivouaque au
Pays de co-
Cagne depuis
Que j'ai bouté
La vérité
Au fond du puits...

Fidèle amitié,

Christian

 

       

 

       

Georges Brassens

      Christian, Bonjour.

Aussitôt qu'un nouveau texte de chanson me semblait être à peu près au point, et souvent même avant, j'étais forcément obsédé par l'envie, le besoin de l'habiller de musique. Et s'il arrivait parfois que, faute d'inspiration, je laisse les nouveaux couplets dormir dans mes tiroirs plusieurs mois avant de leur adjoindre une mélodie, c'est généralement dans les jours qui suivaient l'écriture du poème que je me métamorphosais en croque-notes.

Et le plus souvent je produisais plusieurs phrases musicales différentes et parfois deux ou trois musiques complètes pour cette nouvelle chanson, jusqu'à ce qu'il y en ait une qui s'impose, qui tienne la route. On considère généralement qu'une chanson, une fois lancée, est une oeuvre définitive. Mais il m'est arrivé souvent, après l'avoir chanté quelque temps et l'avoir même enregistré, de remettre sur l'établi un texte ou une musique. À quelques reprises, après que je l'aie présentée pendant trois mois en récital lors de sa création, j'ai enregistré une chanson avec une tout autre musique. C'est le cas entre autres pour «Le blason», qui de plus avait connu plusieurs variantes de textes avant son lancement. C'est ainsi qu'aujourd'hui des «archéologues» de mon oeuvre se refilent sous la cape des enregistrements maison, faits en coulisse, de ces versions archaïsantes de quelques-uns de mes classiques et qui semble toujours avoir la faculté d'attendrir mes inconditionnels. À l'inverse, et même si je me suis toujours refusé à faire de mes chansons de nouveaux enregistrements revampés, mon public s'étonnait parfois qu'en récital, la phrase musicale ne soit pas tout à fait la même que sur le disque, que quelques notes ici et là soient modifiées.

Même si j'aime beaucoup la musique pour elle-même, j'ai rarement composé sans que ce soit pour un texte déjà établi. Si j'ai produit quelques musiques libres, que d'autres ont par la suite garnies de paroles, c'était précisément des mélodies alternatives qui n'ont pas été retenues.

J'ai donc bien travaillé une musique pour «Je bivouaque», mais comme je n'ai jamais chanté cette chanson en spectacle et ne l'ai jamais enregistrée, comme je n'ai pas déposé la musique plus ou moins achevée à la SACEM, la chanson et cette musique sont très peu connues. À ce que je sache, personne d'autre ne l'a jamais enregistrée.

Lorsque je travaillais mes compositions, recherchant une mélodie à l'orgue électronique, j'avais l'habitude de tout enregistrer au magnétophone. Et lorsque la chanson me semblait au point, je faisais l'enregistrement final en plusieurs exemplaires que j'offrais aux copains à qui ça semblait faire plaisir. Certains étaient même heureux de partir avec les bandes de brouillons. Dans un livre récent intitulé «Brassens, l'ami» Mario Poletti a eu l'heureuse idée d'inclure un CD qui reprend une telle bande d'une séance de travail où je recherche laborieusement une musique pour «Les copains d'abord». Si aujourd'hui la musique de cette chanson semble couler de source, on découvre dans cet enregistrement que l'inspiration n'est pas toujours spontanée et qu'un artiste peut parfois partir de très loin et cheminer confusément pour arriver à ce qui apparaît par la suite évident.

C'est ainsi que quelques amis et aujourd'hui quelques collectionneurs rusés possèdent un enregistrement de travail de cette chanson oubliée, «Je bivouaque au pays de Cocagne». Faute de pouvoir la leur chanter ici, j'offre à nos lecteurs, possiblement intrigués, le texte de cette goualante méconnue.

Au plaisir,
Brassens

Je bivouaque au pays de cocagne

Une rue sans joie où les sbires
Tout seuls ne s'aventurent pas,
Un coupe-gorge et même pire,
La venelle où traînaient mes pas!
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et cett'rue je l'ai traversée
Comm' l'avenue des Champs-Élysées.

Je bivouaque au
Pays de Co
Cagne depuis
Que j'ai bouté
La vérité
Au fond du puits.

Beauté du diable et qui n'inspire
Pas l'envie d'aller en sabbat,
Épouvantail et même pire,
La fille m'offrant ses appâts!
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et j'ai changé cette petite
En une Vénus Aphrodite.

Quatre anges déchus qui soupirent
Si peu qu'on ne les entend pas,
Jamais étreinte ne fut pire,
Jamais amour vola si bas!
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et quittant doucement la terre
Je fus à bon port à Cythère.