Benoit Barrail
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Jazz

    Cher Georges,

Permets-moi de te féliciter pour toutes tes oeuvres, jamais la chanson française n'a connu aussi grand poète que toi. Et quel compositeur! J'adore ce côté jazzy-mais-pas-trop que tu as donné à une bonne partie de tes chansons. Et le disque où tu joues avec les plus grands du jazz en est une preuve incontournable. Ainsi, je me demandais ou tu avais appris le jazz et comment l'as-tu découvert?

Merci de me répondre.

Affectueusement.

Benoît


Bonjour Benoît,

Le jazz est assurément ma musique préférée. J’ai souvent dit que je souhaitais que mes chansons soient comme des lettres à un ami, je pense que la musique de jazz est celle qui correspond le plus à cette même approche. (À l’extrême opposé de la techno, par exemple). Avec le jazz, on ressent sans effort l’émotion qui circule. Et vous avez raison, il y a beaucoup de jazz dans mes musiques. Et j’aime bien votre expression jazz-mais-pas-trop. Pour l’interprétation première de mes chansons, j’ai choisi une forme plus universelle, espérant qu’elles soient non seulement écoutées mais réécoutées et par un plus grand nombre. Et toujours cette idée que la musique ne doit pas distraire du texte, mais le mettre en valeur.

J’ai souvent pensé que ce serait intéressant que je sois accompagné, du moins pour certains titres, d’une petite formation; qu’une batterie, que des cuivres viennent m’offrir derrière un peu de renfort. Et puis non. Mes rendez-vous avec le public sont vraiment des rencontres personnelles, intimes, que rien ne doit venir distraire. Par ailleurs, je rejoins les chanteurs de jazz et principalement de blues, dans ma façon de chanter. Sans que ce soit programmé, j’ai une façon d’attaquer avec un temps de retard sur l’accompagnement, en décalant, qui est particulière aux noirs américains.

Nombreux sont les musiciens et les interprètes qui ont bien vite décelé le potentiel de mes mélodies. Un principe de base du jazz consiste à prendre un thème, à le rabibocher, à le triturer, à en déballer des improvisations hasardeuses, à introduire des chorus conséquents. Plusieurs de mes musiques semblent être une provocation à de tels exercices, à commencer par celle de «Les copains d’abord», qui a été bidouillée à toutes les sauces. Les musiciens passionnés, après une séance de répétition exigeante ou même un concert, ne trouvent rien de mieux pour se détendre que de faire… de la musique. Et il semble que ce thème des «copains d’abord» soit particulièrement approprié pour un tel boeuf de défoulement collectif.

J’ai été très honoré lorsque Sidney Bechet lui-même, le premier, a repris en jazz trois de mes titres sur un 25 centimètres et ce, dès 1953. Puis, deux ans plus tard, les deux grands orchestres les plus populaires de la décennie, ceux de Ray Ventura et d’Eddy Barclay, proposent simultanément chacun un 25 cm de mes musiques, dans l’esprit swing de l’époque. Depuis, de nombreux musiciens et formations diverses ont enregistré leurs adaptations de mes mélodies, dans tous les types de jazz.

Par ailleurs, nombreux aussi sont les chanteurs-interprètes qui ont choisi de livrer mes chansonnettes en en modifiant le rythme, en les tintant d’une pointe de coloration jazzique, jazz dit classique ou éventuellement esprit jazz au sens large, tel samba, tango, bossa nova ou autres. Moi-même, si en spectacle je m’impose de m’en tenir à la forme orthodoxe de mes compositions, mes proches savent qu’entre amis je prends grand plaisir à varier le rythme de mes standards, d’abord pour m’éclater, mais aussi comme pour illustrer leur potentiel, pour prouver leur richesse que les handicapés de la feuille ne soupçonnent pas.

J’ai découvert le jazz très jeune. Je dirais pratiquement à mon arrivée en France, par la radio, vers 1930. La chanson populaire était très présente dans le quotidien de la famille, chaque membre ayant ses préférences. Ma soeur Simone, qui est de dix ans mon aînée, étant l’adolescente type à cette époque, était forcément la moderne du clan. C’est donc elle qui m’a fait découvrir, après Raymond Ventura puis Django Reinhardt, les premiers pionniers du jazz de la Nouvelle-Orléans. Au-delà du phénomène universel qui veut que la jeunesse apprécie tout ce qui vient en rupture avec les valeurs des générations précédentes, et encore davantage si la nouveauté choque la vieille garde, les vieux, les mous, les gras confinés dans leurs idées basses, j’ai tout de suite perçu une correspondance profonde avec cette musique, avec cette tournure d’esprit. J’ai longtemps rêvé d’être musicien et même de faire partie de la formation de Ray Ventura. Avec cet objectif en tête, j’ai plaidé pour que mes parents m’inscrivent au conservatoire de musique. Ma brave maman y mit une condition: que mes résultats scolaires soient exemplaires. Je n’ai jamais su atteindre l’objectif et c’est ainsi que je devrai me contenter de laisser 200 et quelque chansons pour consoler l’humanité d’avoir perdu un grand musicien de jazz.

Georges Brassens,
jazzman de contrebande