Bonjour Oumar,
Je suis très
heureux que tu aimes mes musiques, mes chansons. Je sais bien que depuis le
temps où je les ai écrites, les choses ont bien changé et qu’il se fait des
musiques bien différentes. La plupart des jeunes de ton âge trouvent que mes
disques ne sont plus très à la mode. Mais ceux qui m’aiment pensent précisément
que ce n’est pas important d’être à la mode, que ce qui n’est pas à la mode du
moment risque de durer plus longtemps.
La musique a toujours été présente
dans ma vie. Déjà, quand j’étais tout petit enfant, ma maman chantait tout le
temps, en cuisinant, en s’occupant de la maison. Elle connaissait beaucoup de
chansons, en français et en italien, car elle venait de la région de Naples. Et
ça me plaisait beaucoup. Puis j’avais une grande sœur, qui avait dix ans de plus
que moi, qui aimait beaucoup la musique et s’intéressait à tout ce qui était
nouveau. C’est grâce à elle que j’ai découvert le jazz, qui arrivait d’Amérique
et qui nous semblait tellement nouveau, différent. Tu vas me comprendre Oumar: pour nous, les jeunes, c’était une musique «moderne»,
on pourrait dire révolutionnaire, tellement plus intéressante que toute la
musique des adultes d’alors!
Je n’ai vraiment jamais eu de studio.
Pendant longtemps, environ vingt-cinq ans, j’ai écrit mes chansonnettes dans ma
chambre, sur une petite table. Plus tard, quand j’ai pu acheter une maison, j’ai
installé un bureau qui me servait aussi de studio. Dans la cour de cette maison,
j’avais fait construire, en sous-sol, un vrai studio de musique. Mais c’était
sombre et très humide, et je ne trouvais pas ça agréable d’y travailler. Je ne
l’ai pratiquement jamais utilisé. Pour ce qui est de l’enregistrement de mes
disques, ils ont pratiquement tous été faits dans les studios de Philips, à
Paris.
Si mes chansons, qui parlent effectivement beaucoup des femmes,
ont pu te laisser croire que j’avais une âme de cavaleur, je peux te dire que je
n’ai eu qu’une seule femme, pendant trente-cinq ans. Son nom est Joha, mais je
l’appelle "Püppchen", qui veut dire petite poupée, en allemand. Elle est
originaire d’Estonie. Nous ne nous sommes jamais mariés, c’est ma fiancée
permanente. Malheureusement elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Mais de toutes
façons, je n’ai jamais souhaité en avoir. J’ai toujours pensé que je n’aurais
pas pu faire bien les deux: écrire des chansons et mener une vie d’artiste et en
même temps élever des enfants.
Il y a beaucoup de compositeurs et
d’auteurs de chansons que j’apprécie. J’aime écouter toutes sortes de musiques.
Bien sûr j’ai beaucoup aimé les artistes qui ont marqué ma jeunesse, mais qui
sont un peu oubliés de nos jours, comme Pills et Tabet, Paul Misraki, Mireille
et Jean Nohain. Puis il y a eu Charles Trenet qui pour plusieurs générations a
été une bouffée de fraîcheur dans l’univers de la chanson. En jazz, j’avoue que
je préfère également les «anciens». Django Reinhardt, bien sûr, puis Louis
Armstrong, Mulligan, Gillespie, Gershwin et bien d’autres.
Enfin, j’ai
habité ma ville natale de Sète, sur le Golfe du Lion, jusqu’à l’âge de dix-neuf
ans, puis par la suite j’ai toujours vécu à Paris, dans le XIVe
arrondissement. Si je fréquentais davantage le marché aux puces de la porte de
Vanves, à quelques pas de ma maison, je me suis souvent rendu au marché de
St-Ouen, près de chez toi, pour y flâner chez les bouquinistes.
Oumar, je t’invite à continuer à t’intéresser à la musique,
aux chansons. Un poète a dit que la musique était une passerelle pour franchir
le gouffre des contrariétés quotidiennes. Je trouve que ce n’est pas
bête!
Georges Brassens.
