Oumar Dia
écrit à

   


Georges Brassens

   


J'aime bien votre musique
 

    Je vous écris une lettre pour vous dire que j'aime bien votre musique, car ça parle tout le temps des femmes, des chansons douces. Vous parlez souvent de l'honnêteté, mais vous n'aimez pas les riches quand il sont égoïstes.

Déjà, je me présente: Je m'appelle Oumar Dia, j'ai quatorze ans, j'habite Saint-Ouen.

Je voudrais vous poser quelques questions: comment êtes-vous venu à la musique? Où était votre studio de musique? Avez-vous une femme? Comment s'appelle-elle? Combien d'enfants avez-vous? Quel âge ont-ils? Quel est votre compositeur préféré? Où avez-vous grandi?

Bon, je vous laisse sur ces dernières lignes.

Dia Oumar, quatrième A, Collège Michelet   

P.S.: J'attends votre réponse.

Bonjour  Oumar,

Je suis très heureux que tu aimes mes musiques, mes chansons. Je sais bien que depuis le temps où je les ai écrites, les choses ont bien changé et qu’il se fait des musiques bien différentes. La plupart des jeunes de ton âge trouvent que mes disques ne sont plus très à la mode. Mais ceux qui m’aiment pensent précisément que ce n’est pas important d’être à la mode, que ce qui n’est pas à la mode du moment risque de durer plus longtemps.

La musique a toujours été présente dans ma vie. Déjà, quand j’étais tout petit enfant, ma maman chantait tout le temps, en cuisinant, en s’occupant de la maison. Elle connaissait beaucoup de chansons, en français et en italien, car elle venait de la région de Naples. Et ça me plaisait beaucoup. Puis j’avais une grande sœur, qui avait dix ans de plus que moi, qui aimait beaucoup la musique et s’intéressait à tout ce qui était nouveau. C’est grâce à elle que j’ai découvert le jazz, qui arrivait d’Amérique et qui nous semblait tellement nouveau, différent. Tu vas me comprendre Oumar: pour nous, les jeunes, c’était une musique «moderne», on pourrait dire révolutionnaire, tellement plus intéressante que toute la musique des adultes d’alors!

Je n’ai vraiment jamais eu de studio. Pendant longtemps, environ vingt-cinq ans, j’ai écrit mes chansonnettes dans ma chambre, sur une petite table. Plus tard, quand j’ai pu acheter une maison, j’ai installé un bureau qui me servait aussi de studio. Dans la cour de cette maison, j’avais fait construire, en sous-sol, un vrai studio de musique. Mais c’était sombre et très humide, et je ne trouvais pas ça agréable d’y travailler. Je ne l’ai pratiquement jamais utilisé. Pour ce qui est de l’enregistrement de mes disques, ils ont pratiquement tous été faits dans les studios de Philips, à Paris.

Si mes chansons, qui parlent effectivement beaucoup des femmes, ont pu te laisser croire que j’avais une âme de cavaleur, je peux te dire que je n’ai eu qu’une seule femme, pendant trente-cinq ans. Son nom est Joha, mais je l’appelle "Püppchen", qui veut dire petite poupée, en allemand. Elle est originaire d’Estonie. Nous ne nous sommes jamais mariés, c’est ma fiancée permanente. Malheureusement elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Mais de toutes façons, je n’ai jamais souhaité en avoir. J’ai toujours pensé que je n’aurais pas pu faire bien les deux: écrire des chansons et mener une vie d’artiste et en même temps élever des enfants.

Il y a beaucoup de compositeurs et d’auteurs de chansons que j’apprécie. J’aime écouter toutes sortes de musiques. Bien sûr j’ai beaucoup aimé les artistes qui ont marqué ma jeunesse, mais qui sont un peu oubliés de nos jours, comme Pills et Tabet, Paul Misraki, Mireille et Jean Nohain. Puis il y a eu Charles Trenet qui pour plusieurs générations a été une bouffée de fraîcheur dans l’univers de la chanson. En jazz, j’avoue que je préfère également les «anciens».  Django Reinhardt, bien sûr, puis Louis Armstrong, Mulligan, Gillespie, Gershwin et bien d’autres.

Enfin, j’ai habité ma ville natale de Sète, sur le Golfe du Lion, jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, puis par la suite j’ai toujours vécu à Paris, dans le XIVe arrondissement. Si je fréquentais davantage le marché aux puces de la porte de Vanves, à quelques pas de ma maison, je me suis souvent rendu au marché de St-Ouen, près de chez toi, pour y flâner chez les bouquinistes.

Oumar, je t’invite à continuer à t’intéresser à la musique, aux chansons. Un poète a dit que la musique était une passerelle pour franchir le gouffre des contrariétés quotidiennes. Je trouve que ce n’est pas bête!

Georges Brassens.