Inspirations
       
       
         
         

Raphaël Morin

      Quelles ont été tes inspirations pour composer d'aussi belles chansons qui ont bercé mon enfance?

Merci d'avance de ta réponse et bon vent à toi!

Raph

 

       

 

       

Georges Brassens

      Raphaël, bonjour!

L'inspiration! Assurément une dimension qui hante tout créateur lorsqu'il se rend au bureau pour turbiner. Ou plus précisément la prospection, l'effort d'introspection pour cerner un nouveau sujet qui mérite d'être décliné en six couplets et qui soit susceptible d'intéresser les copains, puis éventuellement, complaisance chimérique, des milliers de gens tout de même un peu exigeants et pendant des dizaines d'années. Et surtout que ça reste très simple. Effectivement, vaut mieux être sous l'influence d'une bonne muse, que Polymnie ou Calliope vous aient à la bonne. (Tiens, les voilà casées ces deux-là que je n'ai jamais réussi à placer dans une chanson!)

Pas étonnant que la notion d'inspiration ait toujours fasciné ceux qui sont touchés par l'oeuvre d'un créateur, peintre, musicien, romancier ou autre. «Où va-t-il chercher tout ça?» Et pas étonnant que la question revienne souvent, chez les admirateurs et chez les journalistes. Je vous invite à lire plus haut une correspondance avec monsieur Martin Audebert, (Cette inspiration magique), sur le sujet.

L'inspiration, pour celui qui écrit, relève principalement de quelques grandes catégories. Elle peut être autobiographique, mais à des degrés très variables, elle peut découler de préoccupations personnelles fondamentales ou elle peut être une démarche de pure fabrication. Mais, depuis toujours on a constaté qu'en art, la qualité et l'intensité de l'émotion sont directement proportionnelles à l'implication de l'artiste, de la part de lui-même qu'il arrive à transfuser dans son oeuvre. Les tripes sur la table, ça ne se remplace pas. On connaît des auteurs-compositeurs de chansons qui ont livré des produits très bien faits, très bien fabriqués, et qui peuvent être agréables à entendre, mais qui sont dépourvus d'émotion, de cet humanisme qui fait les grandes oeuvres, si modeste que soit le vecteur.

Pour ma part, avec le recul, il y a bien quelques rares chansons où, n'en déplaise à mes inconditionnels, j'ai le sentiment d'avoir planché laborieusement pour compléter la brochette de titres requis pour un nouveau disque dont la date de livraison était déjà annoncée. Je ne donnerai pas de titre. Mais il m'est permis de croire que ma plume a été le plus souvent guidée par la passion, le souffle de l'émotion.

Si quelques récits anecdotiques sont véritablement des retranscriptions autobiographiques, une majorité de mes textes sont des exposés de mes sentiments et de mes préoccupations en rapport avec quelques grands thèmes, et qui souvent s'entrecoupent dans une même chanson.

Ainsi, environ 50% de mes chansons ont pour sujet la femme, les femmes, donc l'amour. Et contrairement à une perception superficielle et tenace, ces chansons convergent vers une glorification de nos chères compagnes. J'ai donc choisi de dire en vers tout ce que je pense des femmes.

On m'a souvent présenté comme le chantre de l'amitié. Si la camaraderie a été une dimension prépondérante dans ma vie, dans mon quotidien, certains s'étonnent toujours lorsqu'on rappelle que, si l'amitié est sous-jacente dans quelques-uns de mes textes, («Chanson pour l'Auvergnat», «Le vieux Léon», «Le modeste», «À l'ombre des maris», etc.) je n'en ai fait que deux directement sur ce thème: «Au bois de mon coeur», puis «Les copains d'abord» qui, de plus, était une commande.

Par ailleurs, mon aversion viscérale pour la guerre m'a conduit à livrer plusieurs plaidoyers sur ce thème.

Enfin, la mort. Si c'est très vrai que j'évoque très souvent la faucheuse et qu'on m'associe inévitablement à ce leitmotiv, ce n'est pas tant l'ultime révérence qui était l'objet de mes préoccupations, mais plutôt la conscience du temps qui s'écoule, selon l'indissociable épithète, inexorablement. Et ce motif, même mes studieux exégètes ne l'ont pas toujours mis en relief. Plusieurs chansons, aux titres souvent explicites, sont axées sur cette conscience du temps qui nous échappe:

Le Boulevard du temps qui passe
Le temps ne fait rien à l'affaire
Les amours d'antan
Le temps passé
Le passéiste
Saturne
Auprès de mon arbre
Le moyen âgeux
Le progrès
Les châteaux de sable
Le testament
Trompe la mort
Funérailles d'antan
Le grand pan
Etc.

De plus, le fatidique sablier est un accessoire discret du décor dans de nombreux autres de mes textes.

L'inspiration, à mon sens, c'est donc accorder un peu plus d'attention aux perceptions que l'on a déjà sur un sujet, prendre le temps de recevoir le point de vue des autres, puis forger son idée selon sa propre nature et, si on la juge digne d'intérêt, tenter de la livrer en quelques lignes.

Brassens