Impasse Florimont
       
       
         
         

Lipuog

      Jeune, en allant aux douches municipales rue d'Alésia (les commodités d'hygiène n'étaient alors pas répandues dans le petit peuple), je t'ai vu plusieurs fois au café PMU au coin de la rue Didot avec Kessel et Giacometti. Ensuite tu allais seul près de la caserne des pompiers dans une impasse.

Je ne t'ai jamais parlé. J'étais impressionné par une formidable prestation de spectacle que tu avais donné gratuitement à Bobino pour les enfants des écoles publiques du 14e arrondissement de Paris.

Serait-ce là que t'hébergeait Jeanne ou que vous partagiez un appartement? Je parle de Jeanne, la Jeanne d'une de tes chansons.

L

 

       

 

       

Georges Brassens

      Cher Voisin, Bonjour,

Je trouve bien émouvant que vous évoquiez, et sur un ton si chaleureusement intimiste, cette époque où je pouvais flâner nonchalamment dans mon quartier du 14e arrondissement. Et de penser que nous nous sommes croisés, entre la rue Didot et la rue de Vanves, que nous aurions pu faire un bout de conversation place du lieutenant Piobetta, face à cette caserne de pompiers, à quatre pas de ma maison.

Car effectivement c'est bien là que j'ai habité, impasse Florimont, au no9, devenu depuis le no7, pendant 22 ans. Lorsqu'à 18 ans, en février 1940, j'ai quitté ma ville natale de Sète pour monter à Paris, il n'y avait qu'un seul point de chute possible. Ma tante, Antoinette Dagrossa, soeur de ma mère, possédait une pension de famille au 173, rue d'Alésia. Déjà à l'occasion de vacances ou de l'Exposition Universelle, tous les membres de la famille qui passaient à Paris étaient inévitablement logés chez cette tante chaleureuse, restée très attachée à sa soeur et à la famille. Moi-même, lors de deux précédents voyages dans la capitale, j'avais pu apprécier la générosité mais aussi la rigueur et la détermination de cette femme de tête. Pour fuir un mariage inconfortable, elle avait choisi de quitter Sète et de se reconstruire une vie marquée par l'autonomie, ce qui était très courageux dans le contexte de l'époque et était de nature à soulever mon estime. J'étais d'autant plus heureux d'habiter chez elle que j'avais libre accès à un piano d'une tenue convenable, sur lequel, grâce à des méthodes dénichées aux Puces de Vanves, j'ai pu combler le gouffre de mon ignorance musicale.

J'ai habité rue d'Alésia durant trois années et c'est pendant cette période que j'ai fait la connaissance de Jeanne Planche, couturière attitrée de tante Antoinette, devenue son amie au fil des années. Bien que 30 ans d'âge nous séparaient, des affinités multiples tissaient entre nous des liens certains.

En mars 1943, je fus contraint au S.T.O., le service du travail obligatoire. Après un an, les Allemands accordèrent parcimonieusement des permissions. Très peu retournèrent au camp. Pour ma part, il n'était pas question que je me réinstalle chez Antoinette, où j'aurais été vite repris et aurais dangereusement compromis mon hôtesse.

C'est alors que Jeanne et son mari Marcel offrirent de m'héberger, de me cacher, dans leur maisonnette, pourtant déjà bien exiguë de l'impasse Florimont. Outre le courage et la générosité de m'accorder de l'espace et d'assumer le risque, il allait bien vite se poser le problème de la nourriture, puisqu'ils acceptaient que l'on mange à trois avec des coupons d'alimentation émis pour deux personnes. La bonne Antoinette et ma brave mère aideront dans la mesure de leurs moyens par quelques colis occasionnels.

L'état de siège dura un an et deux mois. Mais même après la Libération, j'ai tout naturellement choisi de demeurer chez Jeanne, malgré l'inconfort notable des lieux, sans électricité, sans eau courante, sans tout-à-l'égout. Ce n'est qu'à partir de 1952, grâce à mes premiers cachets, que j'ai pu progressivement rehausser le niveau de confort de la maisonnette, jusqu'à acheter la maison mitoyenne pour agrandir. Et ce n'est que lorsque Jeanne, devenue veuve, a décidé de se remarier, en 1966, que j'ai choisi de quitter l'impasse, mais sans m'éloigner du quartier, que j'ai toujours habité par la suite. Ainsi, j'ai pu pour un temps et dans la mesure du possible, préserver mes petites habitudes, les résidents de ma paroisse respectant généralement, tout comme vous l'avez fait vous-même, le territoire privé de mon quotidien.

Au plaisir,

Brassens