Il suffit de repasser le pont?
       
       
         
         

Philippe Jeanjean

      Cher Georges Brassens,

Parmi vos premières chansons, se trouvait «Il suffit de passer le pont», sortie sur 78tr Polydor en 1953. Elle fera partie des 11 chansons du 33tr No 2 qui paraîtra en 1954, d'abord sous label Polydor, puis Philips. Au total, neuf 25 cm paraîtront jusqu'en 62. Il seront recompilés sur sept 30 cm en 1965 («Les copains d'abord»,1er 30 cm, sorti en 1964, devenant No 8).

Ce préambule pour démontrer que la bande magnétique sur laquelle figure «Il suffit de passer le pont» fut, comme tant d'autres, ressortie de son boitier bon nombre de fois.

En 1976 (30 cm), puis en 1999 (CD) paraît «Brassens, qui êtes-vous?» compilation de votre entretien avec Luc Bérimont pour le programme radio «La parole est à la nuit», diffusé le 8 mai 1958. La pochette nous apprend que l'album contient des «chansons spécialement réenregistrées» (sans préciser «pour l' émission»). On retrouvera ces six chansons en bonus du disc 5 de la 2ème Intégrale CD (2001), comme étant enregistrées le 6 novembre 1959 (ce n'était donc pas pour l'émission)... Parmi ces six enregistrements, «Il suffit de passer le pont», qui contrairement aux cinq autres est en tous points similaire à la version «originale» telle qu'on peut l'entendre sur le CD 1 de cette même Intégrale, comme sur le disc 1 de la première Intégrale CD (1988), ou encore un coffret 30 cm sorti dans les années 60 ou 70.

Vous qui avez enregistré cette chanson, devez savoir s'il en existe effectivement (au moins) deux versions. Si oui, il semble que la 2e ait remplacé la 1ère lors d'une des nombreuses recompilations. Une faute commise lors du ré-étiquetage (en 65?) du boitier contenant cet enregistrement, pourrait bien être la cause de ce «doublon» et expliquer que l'erreur se répète depuis.

En savez vous plus?

Merci d'avance pour votre aide et surtout un grand merci pour toutes vos chansons!

Amicalement,

Philippe Jeanjean

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Philippe,

Je m’étonne toujours de constater que ma petite production fasse maintenant l’objet de savantes exégèses et qu’on en soit presque à l’archéologie des artefacts qu’ont disséminés mes activités de troubadour.

J’ai rarement réenregistré une de mes chansons. Je considère que, lorsqu’une chanson a été acceptée, appréciée sous une forme, il est risqué de la resoumettre sous un nouvel habillage. J’ai remarqué, chez plusieurs de mes collègues, que lorsqu’on leur propose de réenregistrer un de leurs succès passés, la tentation est forte d’essayer de rajeunir l’interprétation, de la moderniser. Personnellement, je ne me rappelle pas d’un titre où la reprise était meilleure que l’original. Mais j’ai en mémoire quelques rééditions qui m’ont semblé être des caricatures de la version première, l’artiste se croyant obligé d’en «rajouter».

L’album «Brassens, qui êtes-vous ?» est donc l’exception, et vous aurez compris que les réenregistrements n’ont pas été faits pour l’émission «La parole est à la nuit » de 1958, mais pour la production du 33 tours publié pour la première fois en 1959 qui présente l’entretien radiophonique avec Luc Bérimont.

Par ailleurs, vous avez raison de signaler que les deux versions proposées sur les CD 1 et 5 de l’intégrale de 2001 sont identiques. Vous pourrez d’ailleurs constater qu’il s’agit bien de la même interprétation que sur les divers 30 cm et que c’est aussi celle de la toute première gravure sur le 25 cm No 2 de Polydor, puis de Philips.

Tout ça est bien loin et, malgré les notes généralement rigoureuses de mon ami André Tavernier, alors directeur artistique chez Philips, je ne peux que vous soumettre une hypothèse.

Je crois me souvenir que le titre «Il suffit de passer le pont» a bel et bien été repris avec les cinq autres. Je n’étais jamais enthousiaste, en studio, à l’idée de faire successivement deux ou plusieurs prises de la même chanson. Tous les intervenants le savaient et mettaient beaucoup d’application à réussir dès le premier jet. Il n'y a donc probablement eu qu’une seule exécution de la chanson qui, sur le coup, nous a semblé valable. Mais il est vraisemblable que, en cours de production, un problème ait été décelé ou même que la bande magnétique ait été détériorée au moment de la transcription sur acétate.

Pour éviter de reconvoquer une session de studio ou pour des raisons d’échéancier, ma maison de disque aura choisi d’avoir recours à la bande originale pour «Il suffit de passer le pont». Les pochettes étaient vraisemblablement déjà imprimées, et vous avez raison de présumer que l’annotation erronée, identifiant une version nouvelle, a été répétée depuis. De la même façon, sur la première édition de cet album Philips-Réalités, la deuxième guitare est identifiée comme étant de Victor Piacella plutôt que Apicella. Et on retrouve cette coquille sur plusieurs documents subséquents.

S’il y a déjà certains éléments de confusion dans les annales, les choses risquent de s’envenimer à partir de maintenant à cause d’incongruités dans les lois sur les droits d’auteur. Pour ce qui est de la chanson, l’oeuvre tombe dans le domaine public 70 ans après la mort de l’auteur-compositeur ou après la mort du dernier auteur ou du dernier compositeur s’ils sont deux ou plusieurs. Par contre, l’enregistrement commercialisé est régi par une tout autre loi et tout enregistrement bascule dans le domaine public le 2 janvier de l’année du cinquantième anniversaire de sa production initiale. Ainsi, après ce délai, toute société indépendante peut produire un disque repiquant de tels enregistrements sans autorisation et sans payer de droits au producteur originel. C’est ce qui explique les innombrables éditions «nostalgie» et, entre autres, les nombreuses rééditions de mes premiers titres sous des étiquettes diverses. Et l’on déplore en plus que ces produits sont très peu scrupuleux quant à l’attribution des crédits aux créateurs.

Considérant que, dans ce contexte, la production des Beatles et les premiers titres de Johnny Hallyday vont bientôt faire partie du domaine public (au même titre que celles de Molière et de Victor Hugo!), on peut croire que les sociétés concernées et leurs avocats vont prochainement mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour forcer une refonte de la réglementation.

Amités,

Brassens