Identification d'une chanson
       
       
         
         

Pierre Fournier

      Cher Georges,

Quel était le titre de cette chanson que l'on entendait de vous dans le monumental film de Marcel Ophuls «Le chagrin et la pitié» dans cette scène de la tonte des femmes «collabo» à la libération de Paris, chanson qui mentionnait, entre autres, les «Ich liebe dich»?

Merci de votre sollicitude,

Pierre Fournier
         
         

Georges Brassens

      Monsieur Fournier, bonjour,

La chanson que vous évoquez a pour titre «La tondue». Elle se veut une sobre réflexion sur une manifestation marquante, au cours de ce siècle, de la nature humaine dans ce qu'elle a de plus perplexe.

L'épisode est connu: à la libération, les femmes convaincues ou soupçonnées de batifolages affectifs ou charnels avec l'occupant se sont vu stigmatisées publiquement. Après avoir été tondues, elles ont été exhibées, souvent nues dans les rues de leur village, de leur quartier.

Je crois bien que tous ceux qui ont assisté à de tels déploiements, ou même qui en ont pris connaissance par des photos ou des films, documentaires ou de fiction, tels que précisément «Le chagrin et la pitié», en ont conservé une émotion trouble. Pour ma part, ce n'est que 20 ans plus tard que j'ai osé tenter de décrire mes tiraillements.

Plusieurs écrivains et poètes, dont Paul Éluard, l'avaient fait bien avant moi et avec plus de virulence dans le questionnement, mais peut-être parce qu'une chanson est plus accessible qu'un éditorial, celle-ci me valut, une fois de plus, les foudres des bien-pensants, qui y décelèrent une approbation accordée aux collaborateurs. C'est vraiment de tout autre chose dont il est question ici.

Heureusement des voix se sont toujours élevées pour pondérer et j'apprécie un des arguments qui sous-tendent cette disculpation. Comment justifier que, pendant l'occupation, si un mâle français parvenait à séduire une belle Gretchen (j'ai moi-même failli céder à l'impulsion, voir «Entre la rue de Vanves et la rue Didot») l'affaire était considérée comme une conquête sur l'ennemi, alors qu'à l'inverse si une belle de chez nous succombait sous les charmes d'un beau jeune teuton, on criait à l'asservissement, à la trahison, à la collaboration.

Malgré tout, j'ai un peu la nostalgie de cette époque où une chansonnette pouvait soulever les passions.

BRASSENS