Hitler = SS
       
       
         
         

Stephane Grandguillaume

      Salut tonton Georges,

Je ne voudrais pas polémiquer pour polémiquer -mourir pour des idées, d'accord mais de mort lente- d'autant plus que tu as surement fait plus pour la liberté que Massu, mais enfin voilà: d'accord, être un va-t-en guerre c'est pas bien malin, mais quand il y a 6 millions de juifs et de tziganes qui sont en train de se faire exterminer, il faut bien y aller, non?

Est-ce qu'à être un peu trop j'm'en foutiste, on ne perd pas un bien très précieux: la liberté?

La bise.

Stéphane

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Stéphane,

Il est toujours étonnant de constater à quel point l'émotivité peut colorer les perceptions, fausser la compréhension. Tout le village est convaincu que c'est le cordonnier qui a fait le coup. Sauf sa maman qui est sincèrement et fermement persuadée que son cher enfant n'a pas pu faire ça!

Lorsqu'un fils, un mari, part à la guerre, quelle est la phrase qui est inévitablement, universellement répétée par ceux qui l'aiment et qui le voient partir? Quand un jeune homme, qui a tout laissé derrière, se retrouve sur le champ de bataille, quelle est la phrase qu'il se répète inlassablement, de jour en jour, de minute en minute? «Pourvu qu'il nous revienne vivant!» «Pourvu que je m'en sorte vivant!»

Pour cette phrase obsessionnelle, est-ce qu'une mère a déjà été accusée de manquer de respect, de mépriser ceux qui ont la chance d'avoir leur nom au monument aux morts? Est-ce qu'un poilu qui espère voir l'enfant que sa tendre favorite était à lui mitonner lorsque l'appel a retenti a déjà été taxé d'incivisme parce qu'à choisir il aimerait mieux vivre encore un peu?

Et ma chanson, qu'est-ce qu'elle dit d'autre, qu'est-ce qu'elle dit de plus? Si ce n'est qu'elle vient renforcer cette ambition légitime par quelques arguments élémentaires. Des millions de pages, des milliers de livres ont été écrits sur la guerre, contre les guerres. A quoi peu prétendre une chansonnette sur le même thème qui a en plus l'ambition d'être un «divertissement»? Ce n'est pas en six couplets qu'on peut vider la question, avec toutes les nuances qui s'imposeraient. Une chanson ne sera jamais plus qu'un sabot dans l'engrenage. Mais ma vie et plusieurs de mes textes ont été marqués par cette phrase extraite de «La peste» de Camus: «Et c'est pourquoi j'ai décidé de refuser tout ce qui, de près ou de loin, pour de bonnes ou mauvaises réponses , fait mourir ou justifie qu'on meure.»

Je ne vois pas bien à qui vous pensez en parlant de «je m'en foutiste», mais pour ma part, ayant choisi de faire métier de fabricant de chansons, la tribune que je me suis méritée m'imposait, en conscience, de prendre position, de mettre l'épaule à la roue dans la mesure de mes moyens. J'ai tout de même livré six ou sept chansons sur le thème et si vous vous y attardez vous constaterez que ces petits pamphlets, je les ai particulièrement travaillés, peaufinés à tous les plans, en espérant que ces chansons soient des sauf-conduits pour entrer dans la tête et dans le coeur des gens. Ce n'est pas possible de changer le monde avec des chansonnettes mais c'est important d'essayer.

Et je suis largement remboursé pour mon labeur puisque, répartis sur plusieurs générations, nombreux sont ceux qui m'ont déclaré avoir acquis la passion de la liberté et de la tolérance à travers mes chansonnettes.

Je trouve très amusant que vous fassiez allusion au général Massu, qui vient tout juste d'illustrer magistralement un couplet de ma chanson. Après que, de par sa mission que l'on peut bien juger impérative, son ombre ait plané sur des milliers de jeunes hommes de vingt ans plein de projets dont la vie s'est achevée brutalement à la dernière, puis sur des contingents de morts, d'estropiés et de torturés en Algérie, il vient de s'éteindre «paisiblement», à 94 ans, dans un douillet pavillon de banlieue.

Un militant de la non violence,
Brassens

P.S.
Je vous parlais de quelques chansons que j'ai écrites pour dénoncer l'absurdité de la guerre. Il en est une que j'affectionne beaucoup mais qui est plutôt méconnue parce que je ne l'ai jamais enregistrée moi-même. Phénomène qui m'amuse toujours, cette chanson existe maintenant avec trois musiques différentes. Chacun de leur côté, Éric Zimmerman puis Valérie Ambroise, (sur une musique de G. Bourgeois), ont tour à tour enregistré cet apologie goguenarde. Plus tard, la musique que j'avais moi-même prévue pour ce texte ayant été retrouvée, l'ami Jacques Yvart, sur un C.D. intitulé «Bonjour la paix», en a fait une interprétation très personnelle dont les arrangements ne manquent jamais d'étonner le nouvel auditeur. Je vous en soumets ici le texte.
G.B


La Guerre


A voir le succès que se taille
Le moindre récit de bataille
On pourrait en déduire que les braves gens sont belliqueux.

La guerre,
C'est sûr,
La faire,
C'est dur,
Coquin de sort!
Mais quelle
Bell'fête,
Lorsqu'elle
Est faite,
Et qu'on s'en sort!

C'est un sacré frisson que donne
Au ciné, le canon qui tonne.
Il était sans nul doute d'un
Autre genre autour de Verdun.

Bien qu'on n'ait pas la tête épique
Au pays de France, on se pique
D'art martial, on se repaît
De stratégie en temps de paix.

«Allons enfant de la patrie»,
A tue-tête, on le chante et crie.
Qu'on nous dise : «Faut y aller !»,
On est dans nos petits souliers.

C'est beau, les marches militaires,
Ça nous fait battre les artères.
On semble un peu moins fanfaron,
Sitôt qu'on approche du front.

Les uniformes et les bottes,
Les tuniques et les capotes.
C'est à la mode, on les enfile
Très volontiers dans le civil...

A voir le succès que se taille
Le moindre récit de bataille
On pourrait en déduire que
Les braves gens sont belliqueux.