Hantise
       
       
         
         

Gizou

      Le sujet de la mort revient souvent dans vos chansons. Est-ce que cette idée vous hante? Est-ce une façon de la démystifier?

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bien sûr j'ai beaucoup parlé de la mort dans mes chansons. Mais vous savez, quand on fait le métier d'écrire, on a vite fait le tour des grands thèmes susceptibles d'intéresser. Et j'aurais sans nul doute enterré celui-là si, pour renouveler mon répertoire, je n'avais besoin de chansons.

Et puis la camarde je l'ai souvent abordée avec dérision par son côté folklorique où l'imagerie populaire, le cérémonial et même le vocabulaire me paraissent attachants et le potentiel poétique assez riche.

La mort qui fait des petits lorsque le corbillard frappe un arbre (je suis bougrement fier de cette métaphore et regrette qu'on ne la mette jamais en exergue), le champ de navets pour le cimetière, la tombe buissonnière, prendre la clé des cieux, effeuiller le chrysanthème, des fleurs dans les trous de nez de la camarde, l'ombre de ma croix qui se couche sur une belle ondine, tout ça me paraît assez séduisant.

En vérité la grande faucheuse j'y ai davantage réfléchi dans des chansons où je n'en fais même pas mention mais dans lesquelles j'exprime une certaine hantise pour le temps qui passe, les étapes de vie qui se succèdent et ne reviendront plus, les années qui s'écoulent en transformant ou en ne transformant pas les gens et les choses.

Mais honnêtement si, cerné de près par les enterrements, le départ des autres a souvent marqué les étapes de ma vie, de ma propre mort je ne m'en fais pas du tout un sujet de préoccupation. Je le tiens de source sûre, c'est inévitable et je souhaite seulement vivre jusque là. Bien des savants analystes ont décrété que pour en avoir tant parlé, on doit conclure à l'évidence que j'ai peur de la mort ne serait-ce qu'inconsciemment et que tout ce cabotinage a pour but effectivement de la démystifier, de l'apprivoiser. Je ne m'en défendrai pas.

Mais en réfléchissant à tout ça, me revient en mémoire une interview que j'accordais, dans les années soixante, à un journaliste (eux qui ne manquaient jamais de me poser la même question que vous!) et qui résume si bien ma pensée sur le sujet que je ne peux résister à l'envie de vous en livrer ici une transcription:

- J'ai fait ce que je voulais faire, je n'ai pas mal réussi mon coup. Crois-en un vieil indien: il est plus difficile de vivre que de mourir. La vie est toujours trop courte et la mort est toujours là trop tôt. À peine ta mère t'a-t-elle tiré du néant que tu retournes pourrir en terre. Massillon ne disait-il pas que nous mourrions en naissant? On meurt toujours à regret. Mais si tu attends trop, voici ce qui t'attend: la maladie, l'impuissance, le délabrement, la laideur, la bigoterie... et toujours au bout le terme fatal. Quelques années de plus, quelques chansons de plus... quelle importance! Vivrais-je comme Nestor ou Mathusalem qu'il me manquerait encore quelques couplets à achever! Comment je souhaite finir? Au jour fixé, sans réticence; s'il me reste encore un peu de pudeur, de dignité, je veux m'en aller sur la pointe des pieds... Sans le moindre tapage... Comme je suis venu. Que mon dernier souffle soit identique au premier: anonyme et discret. S'est-on inquiété de ma naissance? Ma mère, ma grand-mère la sage-femme, ma soeur chez une voisine et le vieil ours au bistrot: voilà toute ma société! Il faut mourir dans le plus grand secret. En cachette... Dans la clandestinité. Sans pompes funèbres! Ni draperies! Pas de tablette! Pas de discours! Laissons ce prétentieux appareil aux ambitieux et aux poseurs. Dans un enterrement c'est toujours le mort qui a l'air le plus con. Épargnez-moi ce dernier ridicule. Pour vous rendre à Ramassis vous prendrez au plus court. Choisissez la bonne heure, celle à laquelle j'ai l'habitude de me lever: Vous ne rencontrerez personne. Et que dans dix ans on puisse s'interroger: «Il est mort Brassens? Et depuis quand? Je le croyais en train de préparer sa prochaine rentrée!»

Au plaisir,

Brassens