Georges Brassens
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Granges Brossées

    Cher Georges,

Vous qui aimez les mots avez sûrement remarqué que le titre de ce message est un anagramme de votre nom. Pour faire suite à votre message sur les tournures humoristiques involontaires de vos chansons, en voici une que vous n'avez pas mentionnée et qui m'a fort surpris quand j'ai lu le texte pour la première fois.

C'est dans Trompettes de la renommée:

«À toute exhibition, ma nature est rétive»

Eh bien j'ai compris des années durant: «ma nature érective», sachant bien que ce mot n'existait pas, mais le néologisme me semblait une trouvaille amusante.


Bonjour,

Je vous avoue que ces granges brossées m'ont d'abord intrigué et que jamais j'en aurais trouvé l'origine, le premier réflexe étant bien sûr de chercher à quelle chanson elles pourraient bien se rattacher.

Je vais vous offrir d'autres objets de recherche. Savez-vous que mon nom complet est Georges-Charles Brassens, mais que j'aurais dû normalement m'appeler Jules Brassens, du nom de mon grand-père et parrain? Mais un frère aîné de mon père, prénommé Georges, eut la maladresse de tomber à l'eau, en plein hiver, dans l'étang Thau. La Camarde, qui l'avait précipité dans les flots glacés de la petite mer, compléta sa besogne quelques jours plus tard en lui infligeant une pleurésie fatale. Il avait 23 ans. C'est donc en hommage à cet oncle que je n'ai pas connu que l'ont m'a donné son prénom. Je me suis souvent demandé comment aurait résonné le nom de Jules Brassens sur une affiche de music-hall.

J'ai par ailleurs utilisé divers pseudonymes dans diverses circonstances, les plus fréquents étant Géo Cédille, Pépin Cadavre, Gilles Colin ou Gilles Corbeau.

Si toute ma vie j'ai jonglé avec les mots, la recherche du vocable juste, de la rime parfaite me demande tellement de temps que je me contente de l'apprécier sans m'y attarder lorsque je croise un de ces jeux de mots: contrepet, palindrome et autres calambours. Mais comme en beaucoup de choses, autant l'exercice peut être savoureux s'il est subtil, autant il devient lamentable s'il est médiocre.

Les compréhensions alternatives nées de mes vers constituent vraiment un phénomène. La vôtre est assurément exclusive et tout à fait consistante. Elle viendra s'ajouter à l'inventaire qui semble intarissable.

Au plaisir,

Georges-Charles B.


Cher monsieur Brassens,

Je vous remercie beaucoup de votre très sympathique lettre.

On peut aussi faire d'autres jeux que vous n'avez pas mentionnés. Peut-être me penserez-vous un peu fou, mais pour ma part je préfère attribuer l'observation qui va suivre à la longueur de mes déplacements en autobus (j'habite en banlieue de Montréal) plutôt qu'à un dérangement mental... d'autant plus que je crois savoir que vous n'avez jamais tellement aimé les mathématiques.

Voilà, si on établit entre les lettres de votre nom et certains chiffres la correspondance suivante:

0 = n, 1 = o, 2 = s, 3 = g, 5 = r,
6 = e, 7 = b et enfin 9 = a,

alors si on divise le «mot» BRASSENS par GEORGES, i.e. après conversion en nombres

75922602 divisé par 3615362, on obtient exactement 21, soit 3 x 7, soit, avec la correspondance, G x B, i.e. le produit de vos initiales!!! Pas mal, non?

Enfin, moi ça m'amuse beaucoup.

Une petite question si vous me permettez: il y a quelques années, Monique Giroux, une animatrice de radio très talentueuse de chez nous recevait un passionné de Brassens, Robert Legrelet si je me souviens bien. Ce type était extrêmement intéressant et c'était une véritable encyclopédie vous concernant. Il avait apporté deux extraits musicaux (des trésors à mon avis) que j'ai depuis souvent tenté de me procurer sur CD ou en MP3 ou en n'importe quel support, mais en vain. J'ai cherché sur Internet et même écrit sur des sites qui vous sont consacrés et personne n'en avait entendu parlé.

Le premier était une chanson que vous n'avez jamais enregistrée, interprétée très sympathiquement par un type qui roulait fortement les r. Il y était question d'«enfants de Marie-Salope»qui avaient dénoncé un bougre qui avait volé l'argent du tronc d'église.

La seconde était une mélodie de Brassens et un texte écrit par un autre et le texte de la chanson était justement l'histoire de cette mélodie orpheline qui avait trouvé enfin un auteur pour l'habiller. Je crois que l'auteur était Pierre Loukis ou Loukie ou quelque chose comme ça.

Si vous pouviez m'indiquer comment retrouver ces airs je vous en serais infiniment reconnaissant.

Je vous souhaite une très belle journée et je vous remercie encore de votre réponse pleine d'esprit.

Matthieu Dufour

Cher Matthieu, bonjour.

Peut-être parce que je me suis tellement investi dans l'univers des mots et des lettres, et évidemment aussi par tempérament, vous avez raison de présumer que je n'éprouve aucun engouement pour les chiffres. Mais je comprends et j'admire ceux qui s'y retrouvent, jusqu'à en faire un univers ludique, jusqu'à y trouver de la poésie.

La première chanson dont vous me parlez s'intitule «Le mécréant repenti». Il s'agit d'un de ces textes que j'ai laissés orphelins et auxquels quelqu'un d'autre a marié une musique. La mélodie créée par Claude Duguet est assurément très attrayante, mais surtout tout à fait appropriée. Ce titre se retrouve exclusivement sur un C.D. intitulé «Sauf le respect que l'on vous doit», (BFM distribution) où Duguet forme un sympathique duo avec Bruno Granier, le fils de mon cousin Georges Granier. Ce disque, très rafraîchissant, comporte également trois autres de mes textes inédits, dont «L'arc en ciel d'un quart d'heure», sur lequel Duguet a jugé bon d'accoler une musique de sa composition, devenant ainsi le cinquième à le faire pour ce même poème, un record sans doute dans l'histoire de la chanson.

On a souvent dit que «Le mécréant repenti» était du Brassens pur jus. Effectivement, sur le thème de la tolérance et de la générosité, je me suis amusé à y inclure, et dans le fond et dans la forme, divers ingrédients qui me sont chers. J'ai regretté de ne pas avoir complété moi-même cette chanson que, pour son côté cabotin, j'aurais eu grand bonheur à livrer sur scène.

Je vous signale que sur cet enregistrement, mon petit cousin s'accompagne sur une de mes guitares Favino, que je lui ai offerte en 1979.

Tout comme j'ai délaissé de nombreux textes, j'ai aussi laissé errer de nombreuses musiques. Puisque je fignole souvent deux ou même plusieurs thèmes musicaux pour le même texte, je me retrouve parfois avec des mélodies excédentaires, que je conserve, nues, dans mes cahiers, en leur «promettant des paroles».

Il est arrivé souvent que j'aie cédé ces amorces de chansons, poème ou refrain, à un collègue enthousiaste à compléter le travail. C'est l'origine de la complainte «Le coeur à l'automne». J'ai trouvé génial que mon ami Pierre Louki, après avoir, tout comme moi, longuement recherché un thème à décliner en quatre couplets sur cette musique, choisisse de raconter la naissance même de la chanson, l'histoire de sa fabrication. On dirait aujourd'hui, (pourquoi en polonais?) le «making-of».

Pierre Louki, qui a souvent fait les premières parties de mes spectacles, surtout en tournée, est un de ces poètes admirables qui aurait pu opter pour la gloire par la voie du succès facile. Il a sans hésitation choisi de parcourir les sentiers buissonniers, avec son baluchon de chansons tendres ou cocasses, à contre courant, à contre modes. J'apprécie particulièrement la tournure parfois surréaliste de son humour. Construire un texte intelligent dont une dimension première réside dans la couleur des mots, des sons, peut être très séduisant, mais à la condition que le jeu soit subtil, brillant. Pierre réussit merveilleusement l'exercice. J'aime bien:

«Le tailleur est ici
Mais son fils est ailleurs
Et son fils qu'est ailleurs
N'est pas tailleur d'ailleurs
Il n'aime pas tailler
Alors il s'est taillé
En s'installant ailleurs...

Il a pondu (mais sans coquille) un autre texte hautement fantaisiste pour garnir une de mes musiques SDF. «Charlotte et Sarah» se retrouvent sur le même disque, intitulé «Retrouvailles», qui constitue un remarquable florilège de poésies alternées de tendres galéjades.

Quant à ce monsieur Le Gresley, je ne peux que confirmer votre appréciation. J'entends de toutes parts qu'il est l'un de ces fervents de mon oeuvre qui, peut-être pour un peu me remercier, s'évertuent à maintenir la flamme, tout en soutenant que mes chansons n'en ont nul besoin. J'ai eu également l'occasion d'apprécier, dans différentes publications, divers portraits de moi qu'il a réalisés et qui sont, ma foi, pas si mal et souvent même très intéressants.

Enfin, je vous remercie de m'avoir raconté dans un autre courrier les instants émouvants que vous avez vécus impasse Florimont. Vous avez tort de me demander de ne pas publier votre récit, car je vous assure que cette anecdote est de nature à émouvoir tous mes inconditionnels, comme elle m'a moi-même touché.

Plus mécréant que repenti,

Brassens