Georges et les femmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arnaud Foulon

 

 

 

Bonjour Georges,

Si vous saviez, j'ai un petit neveu de presque 5 ans qui porte votre prénom justement à cause de l'admiration de son père, mon beau-frère - jusque là tout est logique -, pour vous... et un peu pour Georges Simenon également je dois vous l'avouer. Mais bon, être pris dans le même moule que Simenon c'est tout de même pas mal si l'on prend en considération qu'il vient d'être publié dans la Pléiade et a battu tous les scores quant à la rapidité de l'écoulement du premier tirage de 6000 ou 7000 exemplaires je crois. Bien entendu, le pauvre, appelons-le «petit Georges», est le seul de ce prénom dans son entourage, mais bon au moins il connaît déjà les paroles de votre chanson sur le corsage de Margot...

Une petite question, puis une autre: Brassens et les femmes? Laquelle il admirait le plus? Et de laquelle ou desquelles a-t-il été amoureux? Et les hommes, j'ai entendu parler de son attirance pour la gent masculine. Qu'en est-il réellement?

Au plaisir de vous lire très bientôt entre 2 chansons.

Arnaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Georges Brassens

 

 

 

Bonjour Arnaud,

Je veux espérer que le petit Georges ne souffrira pas trop de porter un prénom momentanément frappé d'obsolescence et je suis heureux de partager le poids de cette responsabilité avec l'illustre père du commissaire Maigret. S'il lui arrivait de pâtir de ce blase suranné, qu'il se rappelle que l'on ne se rend plus bien compte que l'illustre Hugo, l'incomparable homme de lettres, l'éminent homme d'état, l'académicien, se prénommait Victor.

C'est assurément une reconnaissance sans réserve pour un écrivain que de voir son oeuvre ou un volet de sa production édité sous l'estampille prestigieuse de la Pléïade. Et ce Georges de Belgique, aussi célèbre que tous les Georges d'Angleterre, méritait bien de prendre rang auprès des plus grands dans la prestigieuse collection.

Pour ma part, humble artisan trousseur de chansonnettes, ayant toujours fui les trompettes de la renommée, je suis comblé de constater que mes ritournelles plaisent encore à plusieurs. Il y a présentement sur le marché plus de cent disques C.D. où des interprètes divers livrent leurs versions de mes chansons (voir le site Auprèsdesonarbre.com pour un inventaire non exhaustif). Un statisticien et teneur de comptes malin comme on en trouve sur internet a établi qu'à tout instant il y a, quelque part dans le monde, plusieurs dizaines de mes chansons qui sont simultanément écoutées, en français ou dans l'une de près de quarante langues dans lesquelles elles ont été traduites. On peut donc dire que ma musique, (au même titre que celles des Beatles d'ailleurs) ne s'arrête jamais.

Je suis donc comblé. Mais plusieurs de mes inconditionnels considèrent que même pour moi une compilation de la totalité de mes vers sous le célèbre boîtier blanc de La Pléïade constituerait l'ultime consécration. Tant et si bien qu'une pétition circule présentement, à l'instigation de l'association «auprès de son arbre», déjà paraphée par plus de cinq mille supporters, pour en convaincre l'éditeur. Si la chose m'amuse autant que la tentative qui avait été amorcée pour m'inciter à entrer à l'Académie Française, j'avoue que je suis ému par l'ardeur de ces fervents brassensophiles. Et si ce projet était susceptible de faire plaisir, il viendrait s'inscrire dans le sens premier de ma démarche et je ne pourrais que m'en réjouir. Mais je dois avouer qu'un aspect particulier de cette entreprise, si elle devait se concrétiser, me mettrait en joie. En 1947, j'ai publié, à compte d'auteur, (c'est-à-dire aux frais de Jeanne), un roman qui avait pour titre «La lune écoute aux portes» et dont l'un des titres de travail et pas le plus incongru avait été «Si les lièvres avaient des fusils on n'en tuerait pas tant». Espérant me mériter un peu de publicité, dont je me serais bien accommodé à l'époque, j'avais usurpé pour cette édition la couverture et le sigle graphique de la maison Gallimard et m'étais même permis d'en vilipender le P.-D.G. dans les pages du roman. Aussi, je serais heureux que plus d'un demi siècle plus tard ce célèbre éditeur, qui est responsable de la collection La Pléïade, reconnaisse que j'étais digne de figurer à son catalogue.

Les femmes! La femme! On a tellement dit et écrit sur ma perception de la femme à travers mon úuvre que je suis parfois interloqué par cette psychanalyse a posteriori. Pensez: plusieurs thèses universitaires, des chapitres entiers dans diverses anthologies et même un livre spécifique sur le sujet. Heureusement qu'au moment d'écrire plus de cent chansons consacrées à la femme je n'ai jamais soupçonné de telles analyses éventuelles de mes ritournelles. J'aurais pu alors en être traumatisé et j'aurais présumé mille interprétations pour chaque phrase, craint mille spéculations pour chaque mot. Jamais je ne serais parvenu à achever «Bécassine» ou «Les sabots d'Hélène», encore moins «95%» ou «Fernande».

Mais pour vous éclairer sur mes sentiments véritables et répondre à vos interrogations, je vous invite à lire plus haut des correspondances antérieures, sous les titres «95% du temps», «L'amour» et «Parle-moi de Puppchen».

Je voudrais par ailleurs profiter de l'occasion pour ajouter un argument à ma plaidoirie en déplorant qu'il est, à ce chapitre, un autre mérite notable qu'on a assidûment négligé de me reconnaître. Et tant pis pour ma modestie légendaire. J'apprécierai un jour que l'histoire et principalement le M.l.f. reconnaissent mon apport significatif à la révolution sexuelle et principalement à l'épanouissement de la femme à ce titre. Avant mes gaudrioles, seules les chansons de salles de garde évoquaient l'univers charnel, mais rarement avec finesse. Le premier, j'ai fait entrer le sexe dans la chanson populaire et en prenant bien soin d'évacuer toute notion de péché, de culpabilité.

Il faut revoir «Embrasse-les tous», «La religieuse», «Mélanie», «A l'ombre des maris» et plusieurs autres. Parallèlement, j'ai dénoncé les maladresses des mâles prétentieux, ces petits m'as-tu-vu quand je baise, les invitant souvent à plus d'égard pour nos douces compagnes.

Enfin, je dois vous remercier pour votre allusion a mon hypothétique adhésion à la confrérie de la tendresse alternative. Les occasions sont rares en ces temps de se dérider et de pouvoir rire un peu avec les copains. Tous ceux qui me connaissent vont pouvoir bien rigoler.

Au plaisir,
Brassens, un modeste Priape.

P.-S. Larousse a publié un «Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes» (par M. Penet). J'ai vérifié: je n'y suis pas!