Jean-Marc
écrit à

   


Georges Brassens

   


Georges Brassens et Jacques Brel
 

    Mon cher Georges,

J’espère que vous n’avez point été fâché de me voir à Vaison-la-Romaine interpréter les chansons du «grand Jacques», que vous aviez ironiquement surnommé «l’abbé Brel», bien qu’il paraîtrait, d’après Pierre Maguelon, que ce serait à Pierre Nicolas que l’on devrait ce qualificatif peu glorieux.

Lors de mes spectacles intitulés: «Ils étaient deux amis et moi je les aimais», que je donne régulièrement en France et qu’il me serait plaisant de jouer dans les pays francophones, j’établis une comparaison entre vos chansons et celles de votre alter ego.

Il est amusant de constater que si l’un préfère voyager, vous restez auprès de votre arbre.

Lorsqu’une femme quitte Jacques Brel, c’est toujours par amour pour un autre, pas forcément jeune et pas forcément riche, alors que par orgueil peut-être, celle qui ne veut plus de vous ouvre ses bras à «un vieux barbon», la petite ingrate, «un Crésus vivant, détail aggravant, sur la rive droite» ou pour un «Père Noël» qui avait pour nom «Papa gâteau». La garce assouvit parfois les appétits d’une espèce de mercanti…

Pourquoi associer ces ruptures à quelques concurrences déloyales et ne jamais reconnaître qu’on puisse ne plus vous aimer tout simplement ou en préférer un autre?

Dans le registre de l’amitié, je constate que lorsque Brel chante «Jojo» ou «Voir un ami pleurer», il place l’amitié sur un piédestal. Je remarque que vous employez plus aisément le mot copain («Au bois de mon cœur», «Les copains d’abord»). Est-ce par pudeur? Je sais que vous avez chanté «Le modeste» et les vers «selon lui mettre en plein soleil son cœur ou son cul c’est pareil» n’ont pas été écrits par hasard.

Malgré «Les Flamandes» et «Les Flamingants», Brel dit aimer les Belges, alors que vous chantez «La ballade des gens qui sont nés quelque part» et n’hésitez pas à dire à votre ami Victor Laville qui vous apprend qu’il allait passer sa retraite à Sète: «Alors tu vas finir tes jours avec tous ces cons».

Je suis curieux, cher Georges, de savoir vos affinités et vos divergences, au-delà de l’amitié et de l’admiration mutuelle que vous portez l’un à l’autre avec cet autre grand faiseur de chansons.

Je vous embrasse en attendant avec impatience des nouvelles.

Jean-Marc

Mon cher Jean-Marc, bonjour.

Je sais bien que la versatilité est la caractéristique première de ton art, mais tout de même, programmer des chansons de Brel et les miennes dans un même récital, quel défi! Ce n’est sans doute que revisité (un mot que je n’aime pas mais que l’on me dit être à la mode à ton époque!) par ton talent que tout ça peut retrouver unité et harmonie. Tu es bien placé pour le savoir, nos univers sont diamétralement opposés.

Si nos valeurs fondamentales étaient sensiblement les mêmes, je l’ai souvent dit, ce qui distingue en premier lieu notre production, à Brel et à moi, c’est la motivation. Le grand Jacques avait un besoin viscéral de dire, d’exprimer mille choses qui lui tenaient à coeur. Il a choisi la chanson pour ce faire. Ç'aurait aussi bien pu être le roman, le journalisme, ou même la politique. Il s’est d’ailleurs plus tard lancé dans le cinéma et a réalisé deux films. Moi, je ne tenais pas plus que ça à faire valoir mes idées, à défendre des points de vue: je voulais simplement faire des chansons, de la musique. Bien sûr, pour que ces chansonnettes ne soient pas trop connes, j’ai forcément été amené à exprimer des idées que je jugeais valables, qui étaient les miennes.

Puis il y a le tempérament. Tu le sais bien, Jean-Marc, Jacques était excessif, outrancier en toutes choses, aussi bien dans sa vie privée que dans son œuvre. Je serais plutôt pondéré. En plus de deux cents chansons, je n’ai jamais haussé la voix.

Si on a fait le même métier, on l’a fait de façons très différentes. Ce que Jacques aimait dans le travail, c’était d’être au centre d’une équipe d’amis, de collaborateurs, d’avoir toujours du monde autour de lui. Si j’ai choisi d’écrire des chansons, c’est que le travail en solitaire me convient tout à fait. À mes débuts, Canetti me proposait de chanter et d’enregistrer avec une petite formation derrière moi. Bien sûr, pour certains titres, ça m’aurait bien plu. Mais je ne me voyait pas déplacer tout ce monde, expliquer, négocier, puis me rendre aux répétitions.

Enfin, pour livrer la marchandise, je n’ai pas à t’expliquer, nos façons de faire étaient aux antipodes extrêmes: lui, le paroxysme de la gestuelle théâtrale, du jeu scénique, moi, le degré zéro de la mise en scène.

Pour ce qui est du contenu de nos textes, nos personnalités et nos tempéraments respectifs ne pouvaient que nous conduire à traiter les grands thèmes sous des angles très différents. Ne serait-ce que lorsque l’on parle de la femme, notre sujet de prédilection. Tout le monde sait que nos attitudes et nos feuilles de route n’ont pas été tout à fait les mêmes. Ce n’est pas pour éluder ta question, Jean-Marc, mais je suis le plus mal placé pour analyser les dimensions profondes de nos couplets respectifs, et puis tant d’autres l’ont fait, jusqu’à soumettre des thèses universitaires sur le sujet. (1)

Enfin un détail, toi qui est Marseillais, tu sais très bien que ce petit vocable de trois lettres, pas plus, se révèle un précieux passe-partout, un véritable caméléon, et que chez-nous, ce con est souvent un terme affectif, voire admiratif.

Au plaisir,

Ton ami Georges.

(1) P.S. : Un livre analyse plus particulièrement les divergences d’angle de perception des différents thèmes dans nos chansons respectives. Ce livre, très peu connu même des passionnés de mon travail, étonnamment, est en anglais: «Georges Brassens & Jacques Brel, personal and social narratives in post-war chanson, par Chris Tinker», aux presses de l’université de Liverpool.