Josselin
écrit à

   


Georges Brassens

   


Georges Brassens au banjo
 

   

Bonjour Georges,

Voici bien longtemps que je vous côtoie au travers de vos chansons et nous nous sommes encore plus rapprochés voici trois ans bientôt, à la naissance de mon premier fils. Mon père, connaissant mon adoration pour votre œuvre, m'offrit les «cahiers» de Le Forestier où Maxime reprend tout votre répertoire. Au début, quand mon fils se réveillait la nuit, on lui faisait écouter les CD jusqu'à ce qu'il se rendorme. J'ai découvert à cette occasion la chanson «À l'ombre du cœur de ma mie» (chanson à l'atmosphère moyenâgeuse, non?) que je lui chante pour le bercer tous les soirs et chaque fois qu'il a du chagrin.

C'est sûr que le style de Le Forestier est impeccable, mais presque trop propre et on aurait envie d'entendre un peu l'accent sétois, mais l'interprétation de vos chansons y est formidable, mettant en valeur la technicité de vos morceaux et faisant ressortir tout votre génie de la mélodie. Il a un style très proche du picking guitar, un peu comme Maybelle Carter, qui convient fort bien à vos chansons.

Étant amateur de bluegrass et jouant du banjo, je voudrais adapter certaines de vos chansons («À l'ombre du cœur de ma mie», «Clairette et la fourmi», «La chasse aux papillons», entre autres) pour cet instrument et par la présente vous en demande la permission.

Musicalement,

Josselin



Bonjour Josselin.

Je peux comprendre que vous ayez retenu cette bucolique en apparence anodine pour en faire une berceuse susceptible d'apaiser votre enfant. Avec effectivement cette couleur médiévale, ne serait-ce que pour la mélodie (avec la seconde guitare qui tente de se faire luth!) qu'effectivement quelque trouvère n'aurait pas répugné à porter de manoirs en châteaux. Avec en plus ses esquisses de belle au bois dormant, de ma mie, de bonne fée, d'enchantements et d'arbalète au bois.

Mais cette fonction de berceuse est très éloignée de mon intention première. En effet, mon ambition était de livrer une ode sensuelle, voire érotique. (Vous avez noté que ce titre se retrouve sur un album intitulé«“Le pornographe»). Mais freiné par une pudeur que beaucoup refusent de me reconnaître, et sans doute inconsciemment traumatisé par les reproches virulents de ma prude maman, la description de ces tendres ébats est devenue bien allusive, ramenant la narration de l'épisode à un niveau plutôt chaste.

Comme souvent dans les balades des troubadours, on retrouve ici un récit ouvert, où tout n'est pas dit explicitement, où chaque énoncé peut en cacher un autre, peut s'interpréter de diverses façons, où l'auditeur doit détailler lui-même cette petite chronique, en choisir une interprétation en y adjoignant sa vision personnelle. Mais connaissant la propension des enfants à aligner les chapelets de questions, vous allez un jour devoir vous préparer à offrir des explications à d'inévitables interrogations de votre fils.

Et si la belle, dans ce boisé, avait été très court vêtue, quel serait donc ce petit oiseau, endormi dans son nid de broussailles? Si elle faisait semblant d'être la Belle au bois dormant, ne rêvait-elle pas qu'un prince charmant, qu'un tendre baiser vienne enfin la réveiller? Ou réveiller son petit oiseau dont elle déplore qu'il soit depuis trop longtemps somnolent? Mais cet oiseau, (de malheur!) se pourrait-il que ce soit son mari, dormant à côté d'elle? «Étourneau» ne désigne-t-il pas un individu très peu malin, peut-être celui qui a trop longtemps laissé dormir le petit oiseau? Et si elle faisait effectivement semblant de dormir, pour provoquer l'attention, l'intérêt d'un qui oserait se mettre à genoux, se pencher sur son petit nid douillet? Comme une qui aurait mis elle-même une fourmi au-dedans de sa collerette, pour qu'un galant aille l'en retirer. Et puis un jour votre fils vous demandera, comme à moi, en rougissant tout de même un peu, une admiratrice un soir de récital; «C'est comment exactement, cette manière de... baiser?»

Mais à cet instant précis où j'allais me mettre à genoux, comme pour boire à une source, cet oiseau de malheur qui se met à crier «au voleur», est-ce encore le mari qui, se réveillant, voit que l'on convoite sa belle, sa possession? Toujours est-il qu'aux appels de cet étourneau, bien sûr, tout le monde et son père accourent pour lui porter secours, à ce pauvre homme menacé de cornes éminentes. Tant de rumeurs, de grondements ont aboli tout le charme de la saynète, ont fait peur aux enchantements, ont mis fin à toute velléité  charnelle.

La belle, forcément désabusée, voyant s'évanouir ses illusions, son rêve de tendresse, n'avait plus d'autre choix que de refermer... son cœur, à nos projets de... baiser. Moi-même, forcément frustré par cet amour déçu, cette idylle contrariée, j'ai choisi de devenir chasseur. Chasseur d'oiseaux de malheur, ou chasseur d'aventures sans espoirs, courant les bois et les chemins? N'espérant plus rien de l'amour, me résignant à de frivoles aventures. Mais tout de même avec en main une arbalète, attribut du pouvoir sexuel, surenchérissant sur l'arc du dieu Éros ou les flèches de Cupidon.

Bien sûr, rien de tout ça ne se trouve explicitement dans ce poème. Mais l'ambition de la poésie n'est-elle pas précisément de suggérer, de déclencher la rêverie, de provoquer l'imagination?

J'ai eu l'occasion de travailler et d'échanger avec Maxime le Forestier (J'aime bien affubler les gens de surnoms, mais ce n'est pas moi qui l'ai rebaptisé Maxime le fox-terrier.) Sa sensibilité, son talent, sa façon de faire me rejoignent totalement. Par contre, je regrette qu'il semble avoir, paraît-il, renoncé à un projet qui me réjouissait et, je crois bien, aurait fait grandement plaisir à mes partisans. Il s'est paraît-il proposé de produire un album regroupant toutes mes chansons «orphelines», les chansons de moi, paroles ou musique ou les deux, que je n'ai jamais enregistrées moi-même, mais qui ont été interprétées par d'autres. On en dénombre, m'a-t-on dit, environ vingt-cinq, plusieurs tout à fait méconnues, et toutes disséminées sur différents enregistrements, souvent devenus introuvables.

Un troubadour attardé,

Brassens.