Francis Lalanne
       

       
         
         

Léo

      Cher Georges, cher poète,

Je suis très ému de vous écrire aujourd'hui en ce 20 février 2003. Je n'aurais jamais pensé un jour écrire à une personnalité disparue mais puisque ce moyen formidable qu'est internet me permet de dialoguer avec vous, j'en profite.

Je vous ai vu l'autre jour à la télévision et je vous ai trouvé en grande forme. Vous nous avez interprété «Les copains d'abord» puis entonné «Gare au gorille». Après vous avoir vu j'ai soudain eu l'envie d'aller à Sète comme pour m'imprégner de vos racines. Cela m'a fait un bien fou.

Je vous poserai alors une question qui me brûle les lèvres: Que pensez-vous des propos de la belle-mère de Francis Lalanne qui a dit: «Moi je n'écoute que des chansons à texte.» Elle cite Jacques Brel, vous et Francis Lalanne. Qu'est-ce que cela vous fait d'être comparé à Francis Lalanne?

Je vous quitte sur cette question et surtout reposez-vous bien au royaume des morts.

Léo.

 

       
         

Georges Brassens

      Monsieur, bonjour,

J'étais encore enfant, à Sète, lorsqu'un jour de belle vadrouille je m'étais arrêté sur un banc du grand hall de l'Hôtel de Ville, dont la fraîcheur offrait une halte appréciable au retour de la plage de la Corniche. On y présentait une exposition de marines de quelques peintres autochtones. Un couple de touristes s'immobilisa devant moi pour apprécier un tableau accroché au-dessus de ma tête. Leurs commentaires furent unanimes: «Sublime... magnifique...génial!»

A peine deux minutes plus tard un nouveau couple de visiteurs se posta devant l'oeuvre et ne put réprimer son appréciation: «Lamentable... maladroit... médiocre!». Je me retournai prestement, convaincu de découvrir un mécanisme ingénieux qui faisait subrepticement pivoter le tableau pour en faire apparaître un autre. Mais non: c'était bien la même toile.

Ce banal incident et une courte réflexion dans ma tête d'enfant me servirent ma vie durant. Ce n'est que quelques années plus tard que je découvris que le père Hugo avait mis des mots sur le phénomène en énonçant qu'un jugement porté sur une oeuvre n'a souvent que peu de rapports avec cette oeuvre mais donne toujours la pleine mesure de celui qui l'énonce. Puis ma fréquentation de La Fontaine, si elle m'a séduit pour sa poésie, a parallèlement contribué à me forger une philosophie de vie et «Le meunier, son fils et l'âne» a été l'un des piliers qui ont soutenu ma sérénité. Chaque fois que l'on a établi des rapprochements qui auraient pu me défriser, je me suis rappelé que dans les premières années de ma carrière on a répété que j'étais le nouveau Villon. Et, faisant fi de mon encombrante modestie, je voulais considérer que ça rétablissait l'équilibre.

Je connais mal Francis Lalanne. Mais, à ses débuts, Jean-Roger Caussimon a dit que c'était le nouveau Ferré. Possiblement un autre rapprochement hasardeux. Mais il m'apparaît que pour ses admirateurs il est assurément un artiste engagé. Il faut considérer que le «message» d'une chanson à texte peut être d'ampleur très diversifiée et s'adresser à des segments d'auditeurs très variés. J'ai la prétention de dire que «La chasse aux papillons» est une chanson engagée: tout le monde n'est pas d'accord.

Et puis moi qui suis artisan, j'ai a priori une admiration certaine pour l'artiste qui fuit la banalité, la facilité. C'en est une que je n'ai jamais entendue mais je respecte Lalanne pour s'être acharné à tenter d'imposer une chanson de 26 minutes, contre les avis de tous les défenseurs de l'orthodoxie. Et puis, je veux croire que sa belle mère l'aime beaucoup, alors je ne me formalise pas trop qu'elle nous associe. J'espère seulement que les inconditionnels de Lalanne n'en seront pas outragés!

Amicalement,

Georges B.