cynthia.fabien+wanadoo.fr
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Et Vian?

    Salut l'Anarchiste,

Comment vas-tu? J'ai eu le malheur de lire dans un autre post (ou message si tu préfères) que tu aimais toujours autant et depuis toujours Mireille, Trenet et Lapointe... Et Vian?! Ce Bison Ravi a dû t'inspirer parfois, j'en suis sûr! Pense au déserteur ou à l'écume des jours...! Et surtout, pense au reste de l'oeuvre... Je t'aime, Mon Georges, mais n'oublie plus de citer celui qui a inspiré tout le monde, ce Très Cher Monsieur Boris Vian.

Une question P.S.: tu dis aimer Trenet, la chanson «Honte à qui peut chanter» de Jean Bertola (je crois) que tu aimais chanter, l'effronté dans cette chanson n'est-il pas Charles Trenet?

Je te laisse, merci pour tout.

Salut l'anarchiste! (n'oublie plus de citer Vian... et Ferré aussi, plutôt que l'autre effronté!)



Cher ami en pataphysique, bonjour.

Vous vous doutez bien que l'ami Vian offre, et à un très haut degré, toutes les qualités susceptibles de soulever mon adhésion, mon admiration. L'éclectisme bien maîtrisé et sans prétention m'a toujours fasciné, moi qui ne saurais vraisemblablement rien faire d'autre que de mouliner des chansonnettes.

Cet artiste à tout faire, d'abord ingénieur, puis devenu écrivain, musicien, journaliste, auteur-compositeur-interprète, peintre, traducteur, directeur artistique et gestionnaire chez Philips, a esquivé le banal dans tout ce qu'il a produit, atteignant même un niveau déconcertant d'inédit, de jamais vu. Mais surtout, j'apprécie grandement l'audace de ses critiques sociales, de ses dénonciations de la médiocrité, toujours enrobés d'un humour caustique, d'une dérision souvent surréaliste. Son esprit de révolte, sa résistance aux conventions en font un précieux apôtre de l'esprit libre qui m'est si cher.

Dans les années 50, une belle solidarité nous a réunis: nous avions tous deux plusieurs de nos titres interdits de diffusion à la radio. Mais permettez que je me targue d'une longueur d'avance: si ses chansons se retrouvaient, à la RTF, sur le registre des textes politiquement subversifs, j'avais le privilège de figurer également dans le deuxième fichier, celui des chansons offensantes pour les bonnes moeurs. Une chanson pour danser, c'est bien, une chanson pour penser, c'est important. J'aimais bien cette époque où une chanson à message était celle qui incitait à réfléchir. Aujourd'hui, une chanson à message est celle qui fait la promotion d'une lessive dans une pub.

Mais vous avez raison de souligner que je n'ai pas assez dit l'importance de Boris Vian, même si sa notoriété n'a nullement besoin de mon endossement. Mireille, Pills, Tabet puis Trenet ont marqué mon enfance, ma jeunesse. Ils m'ont communiqué la passion pour cet artisanat. Vian a commencé à se produire à la même époque où j'ai moi-même fait mes débuts sur scène, donc à un âge où les influences sont déjà bien assimilées. Tout au plus, j'ai regretté que certaines de ses trouvailles n'aient pas été les miennes. Le thème de sa pièce Le dernier des métiers aurait permis une merveilleuse chanson, irrévérencieuse comme j'aime les faire. Une vedette, dans sa loge abondamment fleurie, se prépare à livrer son spectacle: habilleuse, maquilleuse, etc., trac, fébrilité imprégnée de fatuité. Au moment d'entrer en scène, on comprend qu'il s'agit d'un curé, dans sa sacristie, qui s'apprête à affronter son public, à dire sa messe!

Par ailleurs, si je peux sembler plus éloigné de Vian, c'est possiblement parce que nous ne nous sommes pas connus personnellement. Je crains fort que nos rythmes de vie ne se soient correspondus que très peu, lui travaillant lorsque je dormais. Et si les premières étaient l'occasion privilégiée pour rencontrer les collègues, lui ne les fréquentait que très peu et n'en commandait pas pour ses propres spectacles.

Enfin je vous signale qu'il m'a fait un bien grand bonheur dans un livre édité en 1958, En avant la zizique, et par ici les gros sous, en commentant la musicalité de mes chansons et de mes interprétations, à une époque où il était bien vu de répéter que mes mélodies étaient simplistes et ma manière, le degré zéro de l'interprétation. À mon tour, j'ai été heureux de reconnaître son génie et ses audaces en signant une dédicace pour un 33 tours regroupant ses plus grands succès, produit par Philips en 1968. Pour mémoire, je joins ci-dessous ces deux textes.

Honte à qui peut chanter: je veux croire que tout le monde aura compris que ce texte est construit sur le mode antinomique, sur le ton de la dérision. Il est difficile de faire la part de l'élément déclencheur de l'inspiration. Mais je peux vous assurer que si le «cas Trenet» était présent dans mon esprit en rédigeant ce pamphlet faussement équivoque, d'aucune façon je ne penserais à le traiter d'effronté, si ce n'est précisément par dérision. À qui fera-t-on croire que quand on chante quand même on est un parfait salaud? Edith Piaf m'aura peut-être plus directement suggéré ce thème. Alors qu'on lui reprochait d'avoir chanté devant des officiers allemands, elle trancha court: «Si vous ne vouliez pas que je chante, fallait pas les laisser entrer!»

La réflexion est celle du cas de conscience qui se pose à l'artiste en temps de crise, de guerre, d'occupation. On sait que l'éventail des comportements s'est déployé d'un extrême à l'autre. De la collaboration, la complaisance, à la résistance héroïque. Mais il est remarquable qu'en période de crise telle l'Occupation, l'appétit culturel d'une nation, le besoin d'affirmer son caractère essentiel, soient exacerbés, et je suis de ceux qui considèrent que les artistes, en ces temps de peine extrême, ont un rôle primordial à jouer pour resserrer les rangs, et même tout bonnement compenser par un apport de divertissement, de joie, d'espoir.

Trenet a choisi de continuer de se produire au music-hall, il a accepté d'aller chanter en Allemagne pour les prisonniers français, s'attirant les foudres d'une certaine presse et même une dénonciation comme collaborateur. C'est pourtant à la même époque qu'il écrit et chante Douce France, perçu par l'occupant comme un hymne subversif. On ne pourra jamais mesurer l'impact véritable d'une chanson auprès d'une population, mais cette ballade nostalgique devient alors le plus grand succès de l'époque et est depuis une ode à la France. Lors de la célèbre visite du général De Gaulle au Québec, elle a clôturé les diverses cérémonies officielles, elle a ponctué la campagne présidentielle de Mitterrand.

Si Dieu veut l'incendie, il veut les ritournelles.

Enfin, petite rectification: Honte à qui peut chanter est bien de moi, paroles et musique. Si je n'ai jamais eu l'occasion de la chanter, c'est mon ami Jean Bertola qui l'a endisquée.

Brassens

Extrait de En avant la musique (Boris Vian, 1958.)

« Si l'influence exercée par le jazz sur la chanson s'est traduite d'un côté par l'éclosion de talents originaux comme celui de Trenet, elle s'est exercée de façon beaucoup moins flagrante et plus subtile, en profondeur, sur des gens comme Georges Brassens. Et ceci se manifeste dans son interprétation: la manière de chanter de Brassens est souvent comparable à celle des chanteurs de blues, notamment par sa mise en place et sa façon d'attaquer un peu en retard sur l'accompagnement, si caractéristique dans La chasse aux papillons. La netteté du style de Brassens et la fraîcheur de son expression l'apparentent d'ailleurs aux chanteurs folkloriques noirs en ce qui concerne la teneur même de ses chansons.»

Dédicace du 33 tours Florilège de Boris Vian, 1968.

Boris Vian est un de ces aventuriers solitaires qui s'élancent à corps perdu à la découverte d'un nouveau monde de la chanson. Si les chansons de Boris Vian n'existaient pas, il nous manquerait quelque chose. Elles contiennent ce je-ne-sais-quoi d'irremplaçable qui fait l'intérêt et l'opportunité d'une oeuvre artistique quelconque. J'ai entendu dire à certains qu'ils n'aimaient pas ça, grand bien leur fasse! Un temps viendra comme dit l'autre où les chiens auront besoin de leur queue et tous les publics des chansons de Boris Vian.

G.B.