Et un bonjour à Brel
       
       
         
         

Marjolaine Cloutier

      Bonjour Georges,

En réalité, je voulais écrire à ton bon copain Jacques, mais il n'est pas là... Alors discutez-en...

Voici ma question: Mais où sont les neiges d'antan... En fait, où sont passés tous ces artistes de ta génération... Pourquoi aujourd'hui les textes sont si vides... L'être humain n'a-t-il plus rien à dire? Que penses-tu de la chanson d'aujourd'hui?

Merci, au plaisir de te lire,

Marjolaine Cloutier

 

       

 

       

Georges Brassens

      Chère Marjolaine, bonjour.

Secrètement, j'ai toujours un peu envié mon ami Brel, dont le public (sans que je ne m'explique bien pourquoi!) est largement plus féminin que le mien. Et pour une fois que je me réjouissais d'avoir une correspondante, vous m'annoncez que c'est principalement parce que vous n'arrivez par à rejoindre le grand Jacques. Tant pis.

Vous soulevez une vaste problématique mais qui n'est pas tout à fait nouvelle puisque, vous m'y faites penser, c'était souvent un des sujets des longues discussions que j'avais avec Brel. Un autre ami, Pierre Cordier, me rappelait récemment que, dans les années soixante-dix, alors qu'il me demandait ce que je pensais de la chanson française, je lui ai répondu: «Bah, je l'écoute parfois, quand je prends mon bain.» Mais après un moment de silence: «Il arrivera un jour où je ne me laverai plus!». Ça vous situe un peu.

J'ai avoué être un passéiste impénitent, foutrement moyenâgeux. Mais en prenant de l'âge, je veux m'efforcer de conserver un esprit ouvert, constructif. De peur que la troupe fraîche des cadets ne m'indique la route de Bicêtre. A priori, j'aurais fortement tendance à être de votre avis et même à en rajouter. Mais je veux m'appliquer à trouver à tout ça une dimension positive.

D'abord, qu'il y ait eu un Ferré, un Brel, un Leclerc, il faut convenir que c'est une chance unique, un événement exceptionnel. On ne s'attend pas à ce que chaque génération produise un De Vinci, un Bach, un Hugo, un Picasso. Pour les auteurs-compositeurs, c'est d'autant plus remarquable lorsque l'on songe en plus à l'acharnement qu'ils ont dû déployer pour enfin être entendus, reconnus. Au-delà de son immense talent, Brel a dû faire preuve d'un courage et d'une ténacité exceptionnels pour être accepté. J'ai moi-même galèré pendant dix années de vaches squelettiques avant de retirer un premier cachet en chantant sur une scène.

Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que quelques grands sont encore là et se consacrent toujours à nous livrer leur poésie. Citer des noms est toujours un grand risque, toute liste étant forcément limitative. Et chacun trouvera qu'un tel autre aurait dû en être. Mais une amorce de liste devrait inclure Trenet, Vigneault, Perret, Ferrat. Chez les plus jeunes, bien sûr pas de nouveau Brel, mais tout de même parfois une production de grande qualité. Autre amorce de nomenclature: Renaud, Cabrel, Duteil, Leforestier, etc...

Puis il y a le phénomène des cycles, de nos jours de plus en plus accélérés, où un secteur de l'activité humaine, peinture ou cinéma ou roman ou autre semble connaître une apogée, fatalement suivie d'un déclin. Dans un avenir rapproché est-ce que l'informatique va absorber tout ce qu'il y aura de créateurs, d'imaginaire?

Et puis il faut bien se rendre à l'évidence, le problème n'est pas celui de la chanson mais de la société, de l'humanité. Vous savez, Marjolaine, la chanson c'est exactement comme la tarte aux pommes. C'est très possible d'en faire d'excellentes, beaucoup pourraient très bien le faire. Pourtant il arrive qu'il y en ait une majorité qui soient médiocres. C'est ce que l'on semble réclamer, c'est «ce qui se vend». Et à ce titre, moi personnellement, ce qui me dérange, ce n'est pas la médiocrité mais l'exaltation de la médiocrité, c'est la glorification du bas de gamme. Bien sûr tout artiste, quoi qu'il fasse, s'il vend des disques et remplit des salles, c'est qu'il fait plaisir à quelqu'un. Alors bravo. Le danger c'est de descendre la barre toujours plus bas. Mais encore une fois, malheureusement, c'est un mal généralisé, et c'est vrai pour la bouffetance, la télé, l'architecture, la mode, etc. Qui souhaite encore un bon vêtement qui va lui durer dix ans?

Mais je veux, pour finir, vous exposer la dimension qui, dans tout cela, me chagrine le plus et qui possiblement est une des causes profondes de ce que vous déplorez.

Lorsque l'on flâne doucement dans les ruelles moyenâgeuses de Rocamadour (ou de tout autre haut lieu de l'héritage culturel français), s'échappant des échoppes d'artisans et des galeries d'arts, on est porté par des musiques, des chansons anglaises. Idem, le plus souvent, dans la salle à manger d'une auberge de campagne en Provence et, évidemment, dans un bistro de Belleville. Qu'est-ce que doivent penser les touristes qui ont fait la moitié du tour de la terre pour venir s'imprégner d'une culture qu'ils admirent. Il ne s'agit pas de nier l'importance et le dynamisme de la production anglo-saxonne, mais il y a un malaise. Les auteurs-compositeurs-interprètes créent généralement leur propre société de production pour gérer leurs affaires. Je découvrais récemment que quelques-uns de ces artistes on ne peut plus Français avaient choisi, pour leur société, un nom anglais.

Nous vivons des temps bien singuliers.

Aussi, puisque vous m'ouvrez la porte, je préfère vous entretenir d'un ami d'exception. Le grand Jacques et, à vous qui l'appréciez déjà, confirmer qu'au-delà de la sensibilité et de la capacité d'émotion qu'on lui connait par ses chansons et la passion avec laquelle il les livrait en spectacle, l'abbé Brel, comme je l'appelais, était un grand bonhomme, dont la générosité sans bornes, la grandeur d'âme, faisaient un ami précieux, unique.

Je ne peux résister au plaisir de vous livrer ici une anecdote représentative. Devant quitter précipitamment mon impasse Florimont, ma gargotière, la bonne Jeanne, étant résolue à se remarier, à 75 ans (lui en avait 37), je choisis de déménager, dans le même quartier, dans un immeuble que je connaissais bien, puisque Brel y habitait déjà. Ainsi, lorsque le travail nous le permettait, il nous arrivait fréquemment de passer la soirée l'un chez l'autre, à discuter métier et à disserter sur la condition humaine.

À la fin d'une telle session, sournoisement rehaussée de bière belge, j'annonçai à mon hôte que Morphée me réclamait dans mes appartements. Après m'être relevé péniblement et m'être rendu en titubant honteusement jusqu'à sa porte, je m'écroulai lourdement (je n'avais pas encore quitté les rangs des plus de deux cents livres!) sur le seuil, les guiboles bien allongées dans le couloir.

Jacques fut pris d'un instant de panique: si un voisin me voyait dans cet état. Pire, si pour défrayer la chronique des scandales, quelque pérore s'avisait de fixer la scène sur pellicule.

Aussi, respectant mon amour-propre et sachant très bien que, dans cet état, il n'y a que chez moi que je souhaiterais me réveiller, mon ami se mit en devoir, avec empressement, de me remettre sur pieds, de me soutenir jusqu'à l'ascenseur, en espérant ardamment que personne ne s'y trouve. Puis jusqu'à ma porte en souhaitant que nous ayons l'air tout naturel, malgré mon tangage accentué. Puis m'asseoir par terre, adossé au mur, pendant qu'il cherchait dans laquelle de mes poches j'avais bien pu foutre ma clé. Enfin le pénible halage jusqu'à mon lit, ma collaboration étant de moins en moins assurée. Jusqu'à mes grolles qu'il retira, j'oserais dire, maternellement.

C'est à l'instant où il éteignait, en franchissant la porte, que je bondis comme une gazelle et me précipitant vers lui les bras grands ouverts: «Maintenant je sais que tu es un véribale ami.»

Il en a bien ri, mais pas le soir même!

Au plaisir,

un passéiste repenti, tonton Georges