Et Ulysse?
       
       
         
         

Paul Laurendeau

      Holà Croque-notes, c'est encore moi!

En me délectant de la relecture de votre inspirante réponse sur ENTRE LA RUE DIDOT ET LA RUE DE VANVES, je découvre que vous vous faites violemment injustice. Vous vous donnez comme ne sachant évoquer les vertus du voyage. Que faites-vous alors de l'éblouissante ballade HEUREUX QUI COMME ULYSSE, où vous nous faites comprendre, avec une grande profondeur dialectique, que le bonheur du voyage culmine au moment de retrouver après maintes traversées le pays des vertes allées...

Paul Laurendeau

 

       

 

       

Georges Brassens

      M. Laurendeau, bonjour.

C'est très vrai qu'il semble y avoir contradiction mais qui s'explique facilement: cette chanson n'est pas de moi!

On s'étonne toujours lorsque je dois faire cette mise au point, en me rétorquant que c'est pourtant du plus pur Brassens. Et la méprise est excusable. Mais si on y fait bien attention, cette chanson ne fait pas partie de ma discographie de base et je ne l'ai jamais intégrée à un récital. Et on me l'attribue d'autant plus facilement que contrairement à une majorité de mes chansons, jamais aucun autre interprète ne l'a enregistrée.

Cette chanson est de Henri Colpi pour les paroles et de Georges Delerue pour la musique.

Henri Colpi, cinéaste, natif de Sète comme moi, est un ami d'enfance. Quand on apprend que Colpi est de Sète et qu'on lui demande s'il a connu Brassens, il répond: «Brassens? Bien sûr, c'est lui qui m'a appris à nager!».

Pour quelques-uns de ses films, Colpi s'est offert le plaisir d'écrire une chanson thème. Pour celui-ci, merveilleux conte poétique nous faisant découvrir un Fernandel émouvant, il demanda à son ami Delerue de composer une musique appropriée. Celui-ci, à la lecture du texte, eut l'idée d'écrire une musique «dans le style de Brassens». Une fois le produit complété, il suggéra que ce serait chouette si la chanson du générique était interprétée par Brassens. Colpi fut séduit par cette idée, mais la trouvait si extravagante qu'elle lui paraissait irréalisable.

Poursuivant la production de son film, cette perspective s'incrusta tellement dans son esprit qu'il n'arrivait plus à concevoir une interprétation par quelqu'un d'autre.

Il consulta d'abord mon secrétaire, Gibraltar, puis demanda à mon éternelle fiancée, Püppchen, ce qu'elle en pensait. Tous deux lui répondirent: «si tu lui demandes, il ne refusera pas».

Je n'ai jamais pu dire non à un ami principalement quand je pouvais mesurer l'ampleur du bonheur que j'avais la possibilité de lui procurer et la mesure de son appréciation.

J'ai eu la musique en main trois jours avant l'enregistrement, le texte, en arrivant au studio, une demi-heure avant la prise.

Pendant la première lecture, j'ai senti Henri anxieux et peut-être regrettant son audace à l'idée que je puisse ne pas aimer son texte. Je ne suis pas très expansif, mais à la fin de cette lecture, je crois bien que mon lapidaire «pas mal!» a été reçu comme un valorisant satisfecit.

Je déteste les répétitions et les reprises multiples. J'ai compris que tous en étaient bien informés et en conséquence, étaient fin prêts. La première prise fut la bonne.

Même sans connaître l'anecdote derrière cette chanson, mes auditeurs perspicaces avaient déjà la puce à l'oreille: n'avez-vous pas été intrigué de cette étonnante exception où Brassens est accompagné par des violons?

Enfin, je vous fais remarquer que cette chanson n'est pas du tout en désaccord avec ma pensée puisque si elle vante les charmes du voyage, c'est surtout pour mettre en relief le bonheur retrouvé au retour au pays natal.

Pour conclure, même si je peux comprendre ceux qui se passionnent pour les voyages et les pays lointains, pour ce qui me concerne, mon sentiment profond sur le sujet, je l'ai livré tout d'abord dans «Auprès de mon arbre» mais de façon plus explicite dans une chanson peu connue parce que je n'ai pas eu le temps de l'enregistrer moi-même: «Le fidèle absolu». Je suis heureux de l'occasion que vous m'offrez d'en citer un extrait.

Il n'avait jamais voyagé
Plus loin que l'ombre du clocher.
C'était l'autochtone absolu,
L'homme d'un seul pays, pas plus.

Et les globe-trotters,
Et les explorateurs,
Tous les gens du voyage,
Regardaient, étonnés,
Cet être cantonné
Dans son petit village.

Bonhomme sais-tu pas
Qu'il existe là-bas,
Derrière tes montagnes,
Des pays merveilleux,
Des pays prodigieux,
Des pays de cocagne?

Et l'homme répondit:
«Je le sais bien, pardi,
Mais le diable m'emporte
Si je m'en vais chercher
Loin d'ici ce que j'ai
Juste devant ma porte.»

Je n'ai vu qu'un village, un seul, mais je l'ai vu,
Et ses quatre maisons ont su combler ma vue,
Et ce tout petit bout de monde me suffit:
Pour connaître une rue, il faut toute une vie,
Si l'envie vous prenait de tirer le canon,
Soyez gentil, ne tirez pas sur mon village.

Cette chanson se retrouve sur le CD «Inédits de Brassens» par le Groupe Rive Gauche.

Au plaisir,

G. Brassens
         
         

Paul Laurendeau

      Merci Croque-notes. L'argument selon lequel la chanson n'est pas de vous, mazette, on en fait ce qu'on en fait... Un esprit fort comme le vôtre est tel que vous n'auriez pas consenti à être coryphée du DE PROFONDIS si les choreutes avaient eu à répondre quoi que ce soit d'autre que MORPIONIBUS! Vous ne chantez que ce que vous endossez, cela se sent! Par contre quand vous dites que le traitement du thème du voyage dans votre ULYSSE est ce qui en fait un phénomène périphérique, dont l'investissement en terre natale est l'épicentre, c'est très juste et incontournable. Le voyage est transitoire. Le retour est déterminant. Heureux qui comme Ulysse... a su voir à compléter ce cycle, nous dites-vous.

Au chapitre des citations de textes anciens, et toujours sur le thème du voyage, on pense aussi à CARCASSONNE, cette complainte du paysan enraciné qui rêve de partir voir Carcassonne, mais qui meurt en partance. Texte étonnant, pour avoir été repris de façon fort inusitée par vous (puisque repris pour la musique et pour le thème mais pas pour les paroles!) dans le NOMBRIL DES FEMMES D'AGENTS.... Encore merci.

Paul Laurendeau