Et tes lunettes?
       
       
         
         

Yvan

      Cher Jo,

J'ai 56 ans et je suis très étonné  de ne t'avoir  vu porter lunettes. Est-ce par pure coquetterie ou bien est-ce qu'encore une fois la nature t'a doté d'un don supplémentaire en plus de ceux pourtant déjà nombreux à ton actif?

Ton admirateur,

Yvan

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Yvan,

Je dois bien admettre qu'à quelques détails près, j'aurais pu considérer que la nature m'avait choyé au plan de la constitution physique. Mais pendant des années j'ai vraiment fait trop de calculs (moi qui aurait voulu ne compter que jusqu'à Sète!) pour prétendre que mon bulletin de santé a été exemplaire. Et ces foutues coliques néphrétiques ont finalement causé ma perte puisque l'habitude des douleurs récurrentes au bas du dos m'ont détourné des symptômes avant-coureurs de ce mal mystérieux dont on cache le nom. J'étais par ailleurs doté d'une force musculaire exceptionnelle qui ne manquait jamais d'épater les copains et, je l'espère bien, leurs favorites.

Étant peu actif physiquement, je me suis toujours astreint à de consciencieuses séances de levées d'haltères, de faire le mâle à barre. Et cet accessoire me permettait une blague à répétition qui, chaque fois, réjouissait mes visiteurs. Je laissais traîner les poids dans la cour et éventuellement, je me livrais à une petite exhibition de culturisme. Au moment d'entrer, un nouveau venu s'attardait invariablement dans la cour et testait sa musculation sur l'appareil qu'il venait de me voir tenir à bout de bras. Les copains initiés, discrètement accolés aux fenêtres, éclataient d'un grand rire sonore en voyant la mimique incrédule sur la figure devenue écarlate du néophyte, qui ne parvenait même pas à soulever les disques de terre.

Par ailleurs, si j'ai été nanti d'une excellente vision, je n'ai pas échappé à la presbytie typique du début de la cinquantaine. Mais dans mon cas on peut y voir la confirmation d'une grande robustesse de l'oeil, considérant que pendant les dix premières années où j'ai habité impasse Florimont, le très modeste logis de Jeanne n'avait ni électricité ni gaz, et qu'à la même époque, il était courant que je passe de dix à douze heures par jour (ou par nuit) à lire ou à écrire.

Si l'on ne m'a que rarement vu avec des lunettes, ce n'est pas du tout par coquetterie, mais bien parce que je ne les portais que pour lire. Quelques rares photos témoignent qu'aucune vanité ne m'incitait à retirer mes carreaux même devant l'objectif. Pour l'anecdote, on retrouve de telles photos dans les livres «Brassens», d'André Salée et «Brassens, le vieil indien» de Gérard Lenne. Ce dernier ouvrage comporte par ailleurs une autre photo de moi aussi rare par une particularité physionomique: on y voit mes dents! Enfin, le livre de Mario Poletti «Brassens, l'ami» présente une photo où je suis affublé de lunettes qui, de toute évidence, ne cadrent pas. C'était celles, très typiques en écran de téléviseur, d'Alexandre Lagoya, que je lui avais empruntées quelques secondes pour offrir au photographe journaliste l'opportunité d'une variante exclusive.

Mais je reste un sacré gaillard
Toujours actif, toujours paillard.

Brassens