Correspondant anonyme
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Et Leforestier?

    Bonjour Georges,

J'ai eu l'occasion d'aller écouter monsieur Leforestier qui reprend (à mon goût avec talent) votre répertoire (y compris les morceaux les plus rares). Je voulais connaître votre opinion sur sa façon d'interpréter vos chansons.

Une autre question: pourriez-vous nous éclairer un peu sur l'époque des Trois Baudets, l'ambiance, les personnes que vous côtoyiez, que vous avez aidé à lancer leur carrière...

Merci.


Cher correspondant, bonjour,

J'ai remarqué Maxime Le Forestier dès ses tout débuts. Et j'ai tout de suite été impressionné par les solides qualités de ce jeune auteur-compositeur-interprète. Si bien qu'en 1972 (il avait alors vingt-trois ans et connaissait déjà un succès remarquable) je l'ai invité à faire la première partie de mon spectacle à Bobino.

S'il appréciait déjà mes chansons depuis longtemps, c'est sans doute ce rapprochement qui l'a incité à partir de cette date, à proposer, parallèlement aux récitals de ses propres compositions, un concert d'interprétations de mes chansons, puis, en 1979, d'en livrer un enregistrement 33 tours. On y retrouve entre autres «Dans l'eau de la claire fontaine» avec un arrangement bossa nova qui étonne a priori mais qui séduit par son naturel. Depuis, Maxime n'a de cesse de souhaiter partager avec le public son enthousiasme pour mes chansons. Si bien que nombreux sont ses admirateurs qui regrettent que le créateur exceptionnel qu'il est, accorde autant de place à ce rôle d'interprète, considérant qu'il néglige ainsi son oeuvre propre et nous prive assurément de quelques nouvelles chansons qu'il ne prend plus le temps de produire. Si je les comprends, je ne peux pas m'en plaindre, puisque Maxime est possiblement aujourd'hui celui qui fait le plus pour diffuser mon travail aux quatre coins de la francophonie et en grande partie auprès d'un nouveau et jeune public, en poursuivant une tournée continue où il propose un récital Brassens selon une formule tout à fait inusitée. Maxime a compilé un premier cahier, puis un deuxième comportant quatre-vingt-dix-neuf de mes titres, qu'il a numérotés. Il invite le public à lui réclamer un numéro, sans que l'on sache à quoi il correspond. Puis il livre la chanson ainsi désignée.

Cette procédure est étonnante à plus d'un titre. Tout artiste ou producteur préparant un concert met une énergie folle à en peaufiner le menu, la «construction», convaincu de l'importance de l'équilibre entre les pièces, d'une notion de contraste dans l'harmonie. Le choix de l'oeuvre d'ouverture est primordial, tout comme celle de clôture d'une première partie. Puis l'enchaînement des titres est crucial. Le récital de Le Forestier est donc tout à fait aléatoire et on s'étonne qu'il n'en souffre nullement. Ou alors Sainte Cécile veille sur l'artiste et assure le dosage équilibré des morceaux commandés. La formule paraît de plus extrêmement exigeante pour l'artiste qui doit en quelques secondes s'imprégner de l'esprit de l'oeuvre à livrer. Par ailleurs, chaque concert est forcément différent. Le spectateur déçu que les numéros réclamés ne correspondent pas aux titres qu'il avait souhaité entendre n'a plus qu'à revenir. Ces récitals évènements sont maintenant disponibles en deux boîtiers de quatre et cinq CD, totalisant cent-soixante-et-onze titres. Les interprétations sont particulièrement attachantes, sobres, carrées, vibrantes. Depuis quelque temps, divers interprètes impriment leur très forte personnalité à l'interprétation de mes chansonnettes, entre autres sur le plan de la forme musicale. Mais tous mes textes ne conviennent pas à tous les styles. Le Forestier a cette sensibilité et ce bon goût de nuancer ses interprétations en respectant et même en intensifiant l'esprit, le climat de chaque chanson. La voix est agréable, tout à fait appropriée pour mon répertoire. Enfin côté guitare, Maxime a compris que le «style Brassens» de mes mélodies n'offre pas beaucoup de possibilité d'évasion et son talent exceptionnel de musicien lui permet de s'en tirer très honorablement. Je n'oublierai jamais que, même si je l'ai alors rabroué, j'ai éprouvé une considération certaine pour ce jeune galopin qui, lors de nos toutes premières rencontres, avait eu l'audace de me donner des conseils sur mon jeu de guitare. Maxime a livré un autre produit qui a fait grand plaisir à mes laudateurs. Après mon départ pour la grande tournée dont on ne revient pas, mon ami Jean Bertola a gravé deux albums de mes chansons dites posthumes. Pour éviter le mimétisme, Jean avait choisi un accompagnement avec piano et batterie. Maxime, comme plusieurs, a jugé qu'un accompagnement guitare rapprocherait l'interprétation de ce que j'en aurais fait moi-même. Sous le titre «12 nouvelles de Brassens», il a donc enregistré un CD reprenant douze de ces titres (avec en plus un autre inédit: «La file indienne»). Enfin, Maxime m'a fait l'honneur d'une chanson hommage, en collaboration avec mon ami Joël Favreau, qui en a fait la musique. Je ne suis possiblement pas pleinement objectif, mais il me semble que son texte, intitulé La visite, avec de fines références à ma «Supplique», est particulièrement agréable, sensible, attachant.

Il y a chaque année, fin avril, à Vaison-la-Romaine, en Provence, un fabuleux festival Brassens, avec plus de vingt spectacles en dix jours. Un marseillais remarquable, (narquois comme tous les Marseillais, aurait dit Félix) Jean-Marc Dermesropian, a perçu que j'étais toujours présent tout au long de cette fiesta de la chanson, et que j'avais grand plaisir à assister à tous les spectacles, sous la forme d'un fantôme, plus ou moins matérialisé, avec tous les faux airs de l'apparition. Jean-Marc a raconté son malicieux dépistage dans un livre surréaliste intitulé précisément «Le fantôme». Il y raconte donc le grand bonheur que j'ai eu à apprécier le récital de Maxime Le Forestier, qui était en cette année 2006, l'un des invités vedettes de ce festival.

Les Trois-Baudets! Je pourrais assurément écrire un livre sur cette époque de ma vie. Je vous signale qu'il existe effectivement un livre sur toute l'aventure de cette boîte, intitulé «Le théâtre des Trois-Baudets», par Alain Poulange. On trouve également un double CD: «Les Trois-Baudets de Jacques Canetti». Mais en ce qui me concerne, il apparaît évident que mes années passées dans ce temple de la chanson et de l'humour, (devenu aujourd'hui le temple du strip-tease, judicieusement rebaptisé Le Néant, après le départ de ceux qui en avait fait un haut lieu de la création) ont été déterminantes pour ma carrière autant que pour ma vie personnelle. Jacques Cannetti, qui avait fondé ce théâtre en 1947, prenant la relève du célèbre Chat Noir, était également directeur artistique chez Polydor, puis chez Philips, programmeur à Radio-Cité, et dynamique organisateur de tournées annuelles, sous l'appellation «Festival de la Musique». Ainsi, après mes débuts discrets dans la petite boîte de Patachou, ma carrière a fait boule de neige, enchaînant spectacles, tournées et livraison annuelle d'un nouveau disque. Mais l'aventure des Trois-Baudets a principalement été une expérience humaine fabuleuse, puisque j'y ai connu des gens d'exception qui, pour plusieurs, sont devenus des amis de toute une vie. De Félix Leclerc à Brel, de Boby Lapointe à Raymond Devos. Puis tant d'autres que par la suite j'ai invité à assumer la première partie de mes spectacles; Gréco, Dudan, Petit Bobo, Lavalette, etc. Enfin j'ai côtoyé des personnages remarquables, Jean-Pierre Chabrol, Boris Vian, Gainsbourg, Béart, Mouloudji, Lemarque, les Frères Jacques, Les Quatre Barbus, et plusieurs autres encore. Si l'on devait démontrer le talent et la longévité d'Henri Salvador, on n'a qu'à rappeler qu'alors qu'il était en vedette aux Trois-Baudets, j'étais le petit débutant méconnu, tout au bas de son affiche.

Enfin, ce qui caractérise ces années de compagnonnage au turbin, c'est l'esprit de sobre confraternité, de respect mutuel entre tous ces artistes qui allaient devenir les grandes vedettes du siècle. Pourquoi a-t-on l'impression que ça ne pourrait plus jamais exister?

Amitiés,

Brassens