Lewo
écrit à

   


Georges Brassens

   


Et ce cher Toussenot ?
 

   

Cher Georges,

Qu'est donc devenu ce bon vieux philosophe de Toussenot?

Que penses-tu du fait que l'on prenne un clavier pour une plume, surtout pour parler en ton nom...?

Amicalement,

Lewo


Cher ami, bonjour.

Parler en mon nom, dites-vous? Quelle horreur! Mais diantre d'où peut bien vous venir une idée aussi saugrenue et qui me remplit d'effroi?

Déjà que plusieurs de mes chansons ont souvent été mal comprises, déjà que des journalistes ont souvent trahi mes propos, je ne peux concevoir qu'un  hurluberlu osât parler en mon nom. Admettez qu'il faudrait être drôlement prétentieux et, avouons-le, un peu con. D'autant que maintenant, grâce à la magie de Dialogus, il est si simple de s'adresser à moi directement. Si quelque cabotin osait s'aventurer dans une démarche aussi outrecuidante, qu' il soit assuré, mort de mon âme, qu'il y a un fantôme qui viendrait le persécuter.

On ne saura jamais combien ma rencontre avec Toussenot a contribué à conforter ma pensée et ma détermination à me consacrer à l'écriture. Et surtout d'y tendre vers un haut niveau de qualité.

Notre amitié profonde est rarement citée du fait qu'elle se situe dans les années très discrètes d'avant ma notoriété. J'ai rencontré Roger Toussenot dans la salle de rédaction du journal anarchiste Le Monde Libertaire, en 1946. Il avait 20 ans, j'en avais 25. Il y rédigeait des critiques de littérature et de cinéma, j'y écrivais des petites chroniques diverses, en plus d'être un mauvais correcteur d'épreuves. (J'ai laissé échapper, semble-t-il, quelques fautes d'orthographe!) Lui espérait pouvoir y publier ses écrits littéraires,  j'espérais refaire le monde.

Philosophe intransigeant, passionné de poésie,  notre amitié s'est établie sur une solide et parfaite correspondance de pensées, de valeurs. Un humour féroce n'était qu'une facette d'une angoisse maladive, qui en faisait un critique acéré de la société, de la littérature et du cinéma, dont il avait une connaissance stupéfiante. Aussi j'ai pu dire que «cet abominable philosophe m'oblige à être plus intelligent» et qu'il était l'ami du meilleur de moi-même.

L'écrivain remarquable qu'il était a sombré dans l'oubli puisque le caractère sans compromis de cet écorché vif a fait en sorte qu'aucun éditeur n'est parvenu à mener jusqu'à la publication aucun de ses ouvrages. Des petits malins avancent même que si la correspondance que je lui ai adressée, de 1946 à 1952, n'avait pas été publiée récemment, son trou dans l'eau serait aujourd'hui totalement refermé.

Notre admiration et notre respect étaient mutuels et lui l'a si admirablement exprimé dans un texte de 1954, que je ne peux résister, au mépris de ma modestie légendaire, à vous le soumettre ici.


Georges Charles Brassens,

Homme de lettres.

Que Georges Brassens soit un grand poète, sa célébrité actuelle ne saurait me l'apprendre.

Je connais son génie depuis le jour où je l'ai rencontré Quai de Valmy.

Jamais homme vivant et lyrique abstrait ne m'a autant bouleversé.

Il est seul.

Cette voix étrange contient toute la tristesse tragique de la profondeur,

Villon,  la pitié philosophique de Shakespeare et l'ardente poésie du sentiment anarchiste.

Il se passe en ce moment quelque chose d'insolite et de prodigieux: un homme prisonnier de son destin condamné à sa terrible liberté, vient dire son désaccord sur tout. Il arrive, traqué, pesant, désespérément accablé, et il articule avec une précision impressionnante les mots tendres, amers et violents de ses chansons et de ses poèmes.

Cet homme qui raconte la révolte est un doux. Ce pur poète, si dignement dépouillé, est une conscience.

Son message de l'enfer dépasse les paroles. Tous ceux qui l'entendent sentent une brûlure au coeur.

Ils ont mal. Telle est la beauté de cette provocation. La réalité implacable de ce langage distingué frappe et libère. Nul ne peut échapper à la grandeur de cette personnalité, à «l'âme soignée» de cet aristocrate.

Événement de l'intelligence poétique, Brassens réalise à mon sens l'idée qui tourmentait Rilke lorsqu'il écrivait: «Il faudrait que quelque chose arrivât.»

Roger Toussenot,  mars 1954.