Enfants
       
       
         
         

Jean-Pierre Blanchard

      Monsieur Georges,

Monsieur Brassens,

Aujourd'hui c'est Noël, jamais ne vous a, semble-t-il, gratté une envie d'enfants?

Est-ce qu'une poésie peut avoir trait à la famille. Un amour, une amitié n'est-ce pas plus beau qu'une famille qui s'engueule.

Georges! Nous avons les mêmes paupières qui s'abaissent dans un assentiment d 'amitié.

Jean-Pierre

 

       

 

       

Georges Brassens

      Cher Jean-Pierre, Bonjour,

J'ai souvent cité Léautaud qui disait «Lorsque l'enfant paraît... je prends mon chapeau et je m'en vais», ou encore «Quand un de mes amis a un enfant, je cesse immédiatement de le voir.» C'était possiblement des boutades en forme de disculpation. Tout comme quand je m'approprie le mot facétieux de Pauline Bonaparte: «Des enfants? Je veux bien en commencer des centaines mais je ne tiens pas à en terminer aucun.»

En vérité, la donnée majeure c'est que Puppchen, ma favorite de toute une vie, ne pouvait pas avoir d'enfant. Alors la question était résolue. Je ne pouvais tout de même pas aller me faire un enfant ailleurs, avec une autre. Sinon par accident. Mais ça ne s'est pas produit.

Par ailleurs, j'aurais, de toute façon, choisi de ne pas avoir d'enfants. Toutes considérations faites. Si j'avais eu des fils, des filles, je n'aurais pas pu leur imposer le rythme et le cadre de vie qu'exigeait mon travail. J'aurais choisi de me consacrer totalement à mes enfants et ça en aurait été fini de mes chansonnettes. Je pense qu'en faisant mes chansons, j'ai plus apporté, quand même, qu'en faisant un enfant. Je me vante peut-être, bien sûr. Tout le monde peut faire un enfant, c'est plus facile et plus vite fait que de faire une chanson. Les élever, c'est une autre histoire, mais vous savez, élever des chansons aussi c'est très exigeant.

Et puis, il y a que le monde dans lequel on vit ne m'a jamais plu tout à fait et que son évolution n'est pas très rassurante. Aussi, introduire un enfant dans cet univers, je ne m'en sentais pas le droit. Enfin, il y a une question de tempérament, d'idiosyncrasie. Il faut bien constater que les marmots sont très peu présents dans mes chansons et que pratiquement aucune n'a pour thème premier l'enfant si ce n'est quelques évocations: La maîtresse d'école, Les châteaux de sable, Ce n'est pas tout d'être mon père, Les orphelins, Les quatre bacheliers.

Par contre, phénomène étonnant, (et révélateur?) les nombreux amis qui étaient infestés d'enfants n'hésitaient pas, malgré mes rebuffades véhémentes, à me les imposer, voire à me les mettre dans les bras. Et ces chers petits anges (dont on dit que leur instinct ne les trompe pas) trouvaient tout naturel de se livrer à mes dépens à leurs envahissantes facéties; escalades, tir de moustache, escamotage de pipe, etc. Jusqu'à me demander de faire le cheval! Mon ami, le merveilleux Jean-Pierre Chabrol, pour qui les enfants étaient tout, et qui est récemment venu me rejoindre au paradis des poètes, se plaisait à rendre les amis sceptiques ou envieux en leur racontant qu'il m'avait plusieurs fois surpris, alors que je me retrouvais seul avec ses enfants, à leur offrir en exclusivité mon étonnant numéro de claquettes, dont la presse à potins se serait délectée.

Si au moins j'avais pu me convaincre que cette marmaille m'appréciait pour mes musiques, mes fabulettes. Quoique...

Avouerais-je, enfin, que lors de réunions d'amis, à Crespières ou ailleurs, où grenouillaient tour à tour les rejetons de Félix Leclerc, de Chabrol, la fille de Tillieu, celle de Batista, l'eau vive de Béart ou autres, j'étais toujours amusé (et possiblement flatté) de constater que les enfants, parmi la troupe des adultes présents, portaient inévitablement leurs affectueuses révérences vers l'ours bourru, le gorille menaçant. Avouerai-je même que j'étais particulièrement amusé de constater que si les mômes étaient plutôt indifférents aux autres adultes, ils étaient carrément méfiants et hostiles envers Canetti, Aznavour ou autres solennels personnages.

Une poésie de la famille, de l'enfance? C'est assurément possible et ce sont même des thèmes hautement inspirateurs, de tous temps, jusqu'à Pierre Perret, en passant par Victor Hugo.

Au plaisir.

Brassens