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Depuis
des années, je cherche vainement dans tes chansons une
réponse a cette question: es-tu de droite ou de gauche, ou plus
clairement: Ségolène ou Nicolas? Je t'épargne
Jean-Marie!!!!!
Bonjour Joëlle,
Du journaliste à l’aficionado, les questions que l’on me soumet
m’ont souvent décontenancé, et encore plus si l’on me
pointe simultanément un micro sous le nez. Mais je dois dire que
votre interrogation, même si ce n’est pas la première fois
qu’on me la sert, me laisse particulièrement pantois. Je veux
croire, chère Joëlle, que vous êtes une grande
passionnée de musique, au point que, séduite par mes
vibrantes mélodies, vous avez jusqu’à ce jour
négligé de bien écouter les paroles de mes
chansonnettes. On a beaucoup disserté sur les grands
thèmes de mes écrits : la femme, l’amour,
l’amitié, la vie, la mort, Dieu, le temps qui passe. Des
thèses universitaires ont été défendues sur
chacun de ces aspects de mes couplets. Mais, à mon sens, il
s’agit là de sous-thèmes, alors qu’il y a un propos
fondamental qui constitue la trame de fond de mes chansonnettes et que
l’on n’a que rarement mis en relief. Ce ne devrait pas être
à moi d’exposer cette dimension de mon travail, mais la
publication récente d’un ouvrage remarquable, que Monsieur
Dumontais a eu la grande gentillesse de me communiquer, mettant
magistralement en évidence cet aspect de ma démarche, me
donne l’occasion de le faire, sans trop esquinter la modestie dont je
suis encombré.
Ce livre, «La Visite de l’ami Georges», de Jean Desfond,
ancien curé longtemps directeur d’un foyer pour sans-abris,
parmi une pléthore de publications récentes (1), offre
vraiment un éclairage original et fondamental, très
rigoureusement documenté, sur ce que je veux bien me
résigner à appeler mon œuvre. Ce thème
inhérent, constitutif de mes fabliaux, c’est la compassion: la
fraternité, la solidarité dont résulte une
plaidoirie pour la tolérance, l’assistance, l’aide. Et toujours
dirigés vers les plus modestes, les oubliés, les exclus,
les victimes, les laissés-pour-compte. Ceux à qui la
société, les bourgeois, les bien-pensants, les croquants,
les dogmatiques n’ont laissé qu’une triste place dans ses rangs.
Je ne vais pas ici passer en revue l’ensemble de mon répertoire
pour vous démontrer mes positions que l’on dit philosophiques et
les valeurs humaines que je privilégie. D’abord ce n’est
vraiment pas dans ma nature que de me livrer à un tel exercice,
et par ailleurs c’est exactement ce que fait si judicieusement Jean
Desfond dans l’ouvrage cité. Mais je veux bien vous en proposer
un survol.
La femme constitue assurément le sujet le plus récurrent
de mes petites poésies. Et pour le respect profond qu’elles
m’inspirent, j’ai naturellement voulu glorifier nos compagnes bien
aimées. Bien sûr j’ai vilipendé quelques
mégères, puisqu’elles existent bien et ternissent l’image
de la gent féminine. Mais j’ai surtout
héroïsé la femme et me suis attardé à
dépeindre les plus modestes, les plus humbles, en signalant tout
naturellement leurs valeurs, leurs nobles vertus. J’ai plaidé
pour la brave Hélène que sa condition modeste assujettit
aux préjugés, la tendre Margoton, dont la compassion est
reléguée loin derrière sa candeur, la vieille
épouse de bonhomme dont aucune rancœur n’entame le
dévouement, la générosité. Puis
Pénélope est la belle du bistro dont je louange la
fidélité, la femme d’Hector, admirable d’altruisme, tout
comme Jeanne, la magnanime. Il faut aussi revoir les chansons offertes
à ma fiancée éternelle pour lui rendre hommage:
«La Non-demande en mariage», «Saturne», rares
chansons d’amour destinées à une dame de plus de
cinquante ans. De la même façon, j’ai voulu
célébrer l’amour même, toutes les formes d’amour,
dans tous les contextes, mais principalement les amours modestes.
D’abord en retenant quelques poèmes de Paul Fort: les amours
toujours modestes, puis éphémères, avec «La
Marine», les amours légères dans «Comme
hier», roturières avec «Si le bon Dieu l’avait
voulu». Puis j’ai repris les mêmes propos dans plusieurs de
mes refrains: «Cupidon s’en fout», «La Chasse aux
papillons», «J’ai rendez-vous avec vous»,
«Embrasse-les tous», «Dans l’eau de la claire
fontaine», et tant d’autres.
À plusieurs reprises, j’ai signalé le courage de gens
simples, des pauvres gens. La vieille compagne de
«Bonhomme», le modeste, le vieux Léon, pauvre
Martin, le fossoyeur, puis encore, avec Paul Fort, un brave petit
cheval, qui inévitablement me rappelle mon brave papa.
Je crois pouvoir dire que j’ai beaucoup fait pour lutter contre les
tabous et, dans certains cas, à une époque où nous
étions peu nombreux à nous y risquer, où
c’était plutôt mal perçu. Ce fut «Gare au
gorille», «À l’ombre des maris»,
«L’Hécatombe», «Lèche-cocu», puis
diverses interrogations sur le bien-fondé de la guerre. Mais les
braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux, les
bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.
On me l’accorde rarement mais j’ai largement contribué, à
ma façon, au mouvement de libération de la femme. J’en ai
même été un précurseur. J’ai indirectement,
par mes gaudrioles, revendiqué pour chacune le droit de
pleinement maîtriser son destin, et même d’être
pleinement maîtresse de son corps. J’ai été le
premier à parler dans la chanson populaire d’une
sexualité libérée, sans tabous, uniquement
positive, avec «Embrasse-les tous», «Le Nombril des
femmes d’agent», «Le Mouton de Panurge», «La
Première Fille», «Les Croquants» (ça
les étonne!), «La Religieuse» et, pour ceux qui
n’avaient pas encore compris, «Mélanie».
J’ai tenté de mettre en valeur, pour troubler les dragons de
vertu, l’humanité ordinaire de quelques membres du
clergé, apparemment si stoïques, en vous racontant
«La Petite Marguerite», «La Religieuse»,
«La Messe au pendu», «Le Mécréant
repenti», et en vous remémorant «La Légende
de la nonne», du père Hugo.
J’ai fait appel à Jean Richepin, poète du peuple s’il en
est un et malgré son élection à l’Académie
française, pour méditer sur les clivages sociaux, comme
on dit aujourd’hui, en mariant des mélodies à deux de ses
admirables poèmes: «Les Oiseaux de passage», et
«Philistins». J’ai abordé des propos analogues dans
«Le Petit Joueur de flûteau» puis, indirectement,
dans «L’Épave», «La Mauvaise
Réputation», «Le Bistro» (la fine fleur,
l’élite…), «La Mauvaise Herbe», «Les
Croquants», «Le Boulevard du temps qui passe».
J’ai accordé une place importante aux oubliés, aux
exclus, en choisissant le merveilleux texte de Francis Jammes,
«La Prière». J’ai voulu sympathiser et vous inviter
à en faire autant, avec tous les laissés-pour-compte de
la terre, les victimes d’injustice ou de simples souffrances. Je vous
ai plus tard proposé d’apprécier la magnanimité
envers divers démunis dans «Don Juan»,
accompagné de son cortège de bonnes âmes. J’ai
témoigné de respect et de compassion pour les marginaux,
les individualistes, les non-conformistes. J’ai préconisé
la compassion pour les mauvais sujets: «La Tondue», la
coquine de «L’Assassinat», les filles de joie, «La
Fille à cent sous», le voleur de pommes de «La
Mauvaise Réputation», «Les Quatre Bacheliers»,
le monte-en-l’air de mes «Stances à un cambrioleur»,
«L’Épave», «Celui qui a mal
tourné» et, bien sûr, tous ces pauvres gens
morfondus, dans «Le Verger du roi Louis», de Banville. J’ai
prêché l’indulgence pour la libertine, la femme
adultère, et j’ai approuvé celle qui choisit d’être
seule maîtresse de sa destinée.
Enfin, tous les pamphlets antimilitaristes que j’ai osés, et
même si on ne les a pas toujours perçus comme tels,
étaient motivés par une profonde compassion pour tous
ceux qui ont souffert de la guerre, ceux qui en sont morts, ceux qui en
sont ressortis blessés à vie ainsi que pour leurs
proches, leurs familles.
Joëlle, toutes ces énumérations sont bien
laborieuses, mais j’espère vous avoir laissé entrevoir,
à vous et à tous ceux qui en douteraient encore, que
l’essence même de mon engagement est profondément
humaniste, que j’ai toujours mis au-dessus de tout la personne humaine.
Et mes amis peuvent témoigner que ma vie est en parfaite
conformité avec le propos de mes chansons.
Quant à savoir comment tout ça se transcrit au plan
politique, je dois vous dire que face au monde tel qu’il est
présentement, je suis demeuré anarchiste libertaire dans
l’âme. Et un anarchiste ne se mêle pas de politique. Je ne suis pas particulièrement fier de n’avoir
jamais voté: j’aurais bien aimé croiser un parti, un
candidat qui rencontrent toutes mes aspirations.
Un libre chanteur,
Brassens
(1) Parmi tous les livres publiés récemment, à
l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de ma retraite, il en
est un autre que je vous recommande particulièrement:
«Entretiens avec trois géants de la chanson
française», présente, dans une formule très
originale et intimiste, des biographies de Ferré, Brel et
moi-même, sous forme d’entretiens épistolaires, ma foi
très intéressants. Je remercie d'ailleurs l'équipe
de Dialogus de m'avoir transmis ces ouvrages. |