Joëlle
écrit à

   


Georges Brassens

   


Élections 2007
 

   

Depuis des années, je cherche vainement dans tes chansons une réponse a cette question: es-tu de droite ou de gauche, ou plus clairement: Ségolène ou Nicolas? Je t'épargne Jean-Marie!!!!!


Bonjour Joëlle,

Du journaliste à l’aficionado, les questions que l’on me soumet m’ont souvent décontenancé, et encore plus si l’on me pointe simultanément un micro sous le nez. Mais je dois dire que votre interrogation, même si ce n’est pas la première fois qu’on me la sert, me laisse particulièrement pantois. Je veux croire, chère Joëlle, que vous êtes une grande passionnée de musique, au point que, séduite par mes vibrantes mélodies, vous avez jusqu’à ce jour négligé de bien écouter les paroles de mes chansonnettes. On a beaucoup disserté sur les grands thèmes de mes écrits : la femme, l’amour, l’amitié, la vie, la mort, Dieu, le temps qui passe. Des thèses universitaires ont été défendues sur chacun de ces aspects de mes couplets. Mais, à mon sens, il s’agit là de sous-thèmes, alors qu’il y a un propos fondamental qui constitue la trame de fond de mes chansonnettes et que l’on n’a que rarement mis en relief. Ce ne devrait pas être à moi d’exposer cette dimension de mon travail, mais la publication récente d’un ouvrage remarquable, que Monsieur Dumontais a eu la grande gentillesse de me communiquer, mettant magistralement en évidence cet aspect de ma démarche, me donne l’occasion de le faire, sans trop esquinter la modestie dont je suis encombré.

Ce livre, «La Visite de l’ami Georges», de Jean Desfond, ancien curé longtemps directeur d’un foyer pour sans-abris, parmi une pléthore de publications récentes (1), offre vraiment un éclairage original et fondamental, très rigoureusement documenté, sur ce que je veux bien me résigner à appeler mon œuvre. Ce thème inhérent, constitutif de mes fabliaux, c’est la compassion: la fraternité, la solidarité dont résulte une plaidoirie pour la tolérance, l’assistance, l’aide. Et toujours dirigés vers les plus modestes, les oubliés, les exclus, les victimes, les laissés-pour-compte. Ceux à qui la société, les bourgeois, les bien-pensants, les croquants, les dogmatiques n’ont laissé qu’une triste place dans ses rangs. Je ne vais pas ici passer en revue l’ensemble de mon répertoire pour vous démontrer mes positions que l’on dit philosophiques et les valeurs humaines que je privilégie. D’abord ce n’est vraiment pas dans ma nature que de me livrer à un tel exercice, et par ailleurs c’est exactement ce que fait si judicieusement Jean Desfond dans l’ouvrage cité. Mais je veux bien vous en proposer un survol.

La femme constitue assurément le sujet le plus récurrent de mes petites poésies. Et pour le respect profond qu’elles m’inspirent, j’ai naturellement voulu glorifier nos compagnes bien aimées. Bien sûr j’ai vilipendé quelques mégères, puisqu’elles existent bien et ternissent l’image de la gent féminine. Mais j’ai surtout héroïsé la femme et me suis attardé à dépeindre les plus modestes, les plus humbles, en signalant tout naturellement leurs valeurs, leurs nobles vertus. J’ai plaidé pour la brave Hélène que sa condition modeste assujettit aux préjugés, la tendre Margoton, dont la compassion est reléguée loin derrière sa candeur, la vieille épouse de bonhomme dont aucune rancœur n’entame le dévouement, la générosité. Puis Pénélope est la belle du bistro dont je louange la fidélité, la femme d’Hector, admirable d’altruisme, tout comme Jeanne, la magnanime. Il faut aussi revoir les chansons offertes à ma fiancée éternelle pour lui rendre hommage: «La Non-demande en mariage», «Saturne», rares chansons d’amour destinées à une dame de plus de cinquante ans. De la même façon, j’ai voulu célébrer l’amour même, toutes les formes d’amour, dans tous les contextes, mais principalement les amours modestes. D’abord en retenant quelques poèmes de Paul Fort: les amours toujours modestes, puis éphémères, avec «La Marine», les amours légères dans «Comme hier», roturières  avec «Si le bon Dieu l’avait voulu». Puis j’ai repris les mêmes propos dans plusieurs de mes refrains: «Cupidon s’en fout», «La Chasse aux papillons», «J’ai rendez-vous avec vous», «Embrasse-les tous», «Dans l’eau de la claire fontaine», et tant d’autres.

À plusieurs reprises, j’ai signalé le courage de gens simples, des pauvres gens. La vieille compagne de «Bonhomme», le modeste, le vieux Léon, pauvre Martin, le fossoyeur, puis encore, avec Paul Fort, un brave petit cheval, qui inévitablement me rappelle mon brave papa.
Je crois pouvoir dire que j’ai beaucoup fait pour lutter contre les tabous et, dans certains cas, à une époque où nous étions peu nombreux à nous y risquer, où c’était plutôt mal perçu. Ce fut «Gare au gorille», «À l’ombre des maris», «L’Hécatombe», «Lèche-cocu», puis diverses interrogations sur le bien-fondé de la guerre. Mais les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux, les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

On me l’accorde rarement mais j’ai largement contribué, à ma façon, au mouvement de libération de la femme. J’en ai même été un précurseur. J’ai indirectement, par mes gaudrioles, revendiqué pour chacune le droit de pleinement maîtriser son destin, et même d’être pleinement maîtresse de son corps. J’ai été le premier à parler dans la chanson populaire d’une sexualité libérée, sans tabous, uniquement positive, avec «Embrasse-les tous», «Le Nombril des femmes d’agent», «Le Mouton de Panurge», «La Première Fille», «Les Croquants» (ça les étonne!), «La Religieuse» et, pour ceux qui n’avaient pas encore compris, «Mélanie».

J’ai tenté de mettre en valeur, pour troubler les dragons de vertu, l’humanité ordinaire de quelques membres du clergé, apparemment si stoïques, en vous racontant «La Petite Marguerite», «La Religieuse», «La Messe au pendu», «Le Mécréant repenti», et en vous remémorant «La Légende de la nonne», du père Hugo.

J’ai fait appel à Jean Richepin, poète du peuple s’il en est un et malgré son élection à l’Académie française, pour méditer sur les clivages sociaux, comme on dit aujourd’hui, en mariant des mélodies à deux de ses admirables poèmes: «Les Oiseaux de passage», et «Philistins». J’ai abordé des propos analogues dans «Le Petit Joueur de flûteau» puis, indirectement, dans «L’Épave», «La Mauvaise Réputation», «Le Bistro» (la fine fleur, l’élite…), «La Mauvaise Herbe», «Les Croquants», «Le Boulevard du temps qui passe».

J’ai accordé une place importante aux oubliés, aux exclus, en choisissant le merveilleux texte de Francis Jammes, «La Prière». J’ai voulu sympathiser et vous inviter à en faire autant, avec tous les laissés-pour-compte de la terre, les victimes d’injustice ou de simples souffrances. Je vous ai plus tard proposé d’apprécier la magnanimité envers divers démunis dans «Don Juan», accompagné de son cortège de bonnes âmes. J’ai témoigné de respect et de compassion pour les marginaux, les individualistes, les non-conformistes. J’ai préconisé la compassion pour les mauvais sujets: «La Tondue», la coquine de «L’Assassinat», les filles de joie, «La Fille à cent sous», le voleur de pommes de «La Mauvaise Réputation», «Les Quatre Bacheliers», le monte-en-l’air de mes «Stances à un cambrioleur», «L’Épave», «Celui qui a mal tourné» et, bien sûr, tous ces pauvres gens morfondus, dans «Le Verger du roi Louis», de Banville. J’ai prêché l’indulgence pour la libertine, la femme adultère, et j’ai approuvé celle qui choisit d’être seule maîtresse de sa destinée.

Enfin, tous les pamphlets antimilitaristes que j’ai osés, et même si on ne les a pas toujours perçus comme tels, étaient motivés par une profonde compassion pour tous ceux qui ont souffert de la guerre, ceux qui en sont morts, ceux qui en sont ressortis blessés à vie ainsi que pour leurs proches, leurs familles.

Joëlle, toutes ces énumérations sont bien laborieuses, mais j’espère vous avoir laissé entrevoir, à vous et à tous ceux qui en douteraient encore, que l’essence même de mon engagement est profondément humaniste, que j’ai toujours mis au-dessus de tout la personne humaine. Et mes amis peuvent témoigner que ma vie est en parfaite conformité avec le propos de mes chansons.

Quant à savoir comment tout ça se transcrit au plan politique, je dois vous dire que face au monde tel qu’il est présentement, je suis demeuré anarchiste libertaire dans l’âme. Et un anarchiste ne se mêle pas de politique. Je ne suis pas particulièrement fier de n’avoir jamais voté: j’aurais bien aimé croiser un parti, un candidat qui rencontrent toutes mes aspirations.

Un libre chanteur,
Brassens

(1) Parmi tous les livres publiés récemment, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de ma retraite, il en est un autre que je vous recommande particulièrement: «Entretiens avec trois géants de la chanson française», présente, dans une formule très originale et intimiste, des biographies de Ferré, Brel et moi-même, sous forme d’entretiens épistolaires, ma foi très intéressants. Je remercie d'ailleurs l'équipe de Dialogus de m'avoir transmis ces ouvrages.