Dieu et le latin
       
       
         
         

Pascal Jacquemain

      Tonton Georges,

Ici-bas, vous avez affiché une certaine irritation face à l'abandon du Latin dans la Messe. Et Dieu dans tout ça, qu'est-ce qu'il en pense?

Pascal Jacquemain

PS
Pendant que j'y suis, dites bonjour à mon papa de ma part (qui vous a rejoint quelques semaines après ou peut-être avant vous...) C'est lui qui nous a introduit à votre oeuvre et nous a sauvé de l'écoute de Dorothée ou Goya (Chantal) quand nous étions gamins.
         
         

Georges Brassens

      Cher M. Jacquemin, bonjour.

D'abord vous dire, au sujet de Dieu, que rien ne m'a encore permis de modifier les convictions de toute une vie. Je vous dirai même qu'avec le recul, l'idée que cette humanité, avec ses excès et ses dérives, puisse avoir été voulue, programmée, comme on dit aujourd'hui, me donne froid dans le dos.

Si j'ai parlé de Dieu souvent c'est que l'idée est séduisante et que tout le folklore qui l'entoure, dont la messe en latin, est imprégné de poésie. Mais la chansonnette étant mon outil de communication, c'est avec légèreté que j'ai tenté de m'exprimer: Dieu, s'il existe, il exagère! - en espérant provoquer une réflexion plus profonde.

Les moutons de Jeanneton, rérévence parler, tout le monde s'en fout. Mais ce que j'aurais voulu dire, que j'ai dit en entrevue ou avec les copains, mais qui ne se met pas en chanson: 10 000 enfants qui meurent de faim chaque jour dans le monde, 10 000 hier, 10 000 aujourd'hui, demain 10 000! Comment expliquer Dieu à ces 60 000 parents?

Et comment expliquer Dieu à un Juif que quelques hommes en uniforme, vraisemblablement pères de famille, poussent consciencieusement dans une chambre à gaz, avec sa famille? Peut-on trouver une explication moins grotesque que la faiblesse d'Adam?

Qu'est-ce que Dieu en pense? Hé bien il devrait se poser ces questions. Et agir en conséquence. Au ciel de qui se moque-t-on?

Vous voyez, je cherche toujours.

Brassens
         
         

Pascal Jacquemain

      Cher Georges,

Je suis déçu, oui déçu. Je m'attendais à avoir une réponse humoristique, aussi humoristique que votre chanson "Tempête dans un bénitier", et voilà un reéquisitoire anti-Dieu. Sachez, monsieur Brassens, que mon grand-père maternel a été déporté par les Nazis, et comme on dit pudiquement, n'est jamais revenu. Sachez aussi que mon papa, qui je l'espère vous saluerez de ma part, a été tué par le même cancer auquel Sacha Distel a survécu. Il n'y a pas de justice. Surtout qu'il avait 3 fils, âgés de 5 à 12 ans. Mais si vous êtes toujours si passionnément anti-Dieu, à qui donc espériez-vous que l'Auvergnat fut conduit à la fin de sa vie?

Pascal Jacquemain (avec un a, j'insiste!)
         
         

Georges Brassens

      Cher monsieur Jacquemain,

Je suis bien désolé de vous avoir déçu. Vous avez bien raison, votre question, on ne peut plus dépourvue d'acrimonie, m'a plongé dans de bien sombres réflexions.

Mais si dans mes chansonnettes j'ai traité le problème, comme d'autres sujets on ne peut plus sérieux, avec humour et légèreté, dans le privé, si je puis dire, c'est avec beaucoup de gravité que j'ai réfléchi et échangé sur tous ces thèmes.

Par ailleurs, tout au long de ma carrière active et même depuis ma retraite, on a si souvent tenté de faire de moi un croyant qui s'ignore ou, pire, qui ne veut pas se l'avouer, que j'ai souvent jugé nécessaire de faire le point. Ce n'est pas du tout le sens de votre intervention, j'en conviens, mais cela doit expliquer mon attitude défensive. J'avoue que des énoncés tels «Je suis athée, Dieu merci!» (dans ma chanson Le mécréant repenti) ont permis à chacun d'y voir ce qui lui convenait. Mais tout ça n'est qu'affaire de chansons et de pirouettes verbales.

Par contre vous m'avez à votre tour déçu en me qualifiant d'anti-Dieu. C'est bien mal me connaître et c'est bien peu chrétien. Je sais parfaitement ce que représente Dieu ou l'idée de Dieu pour une foule de gens et jamais cette croyance n'aurait pu m'inspirer le moindre mépris. Simplement, et là aussi je l'ai souvent répété, moi, dans mon parcours personnel, je n'ai pas rencontré Dieu.

Au plaisir,

Le mécréant... repenti.