Luc
écrit à

   


Georges Brassens

   


D'hier ou d'aujourd'hui ?
 

   

Mon cher Georges,

Quelle émotion de pouvoir t’écrire et te parler! Dire que tu es mon idole est un doux euphémisme et mes enfants, à leur tour, têtent le lait du maître dès leur plus jeune âge («La Cane de Jeanne», «Le grand chêne», «Tonton Nestor»…).
Ma question est des plus simples: ayant bravé les foudres de la censure au début de ta carrière, penses-tu qu’il t’aurait été plus facile d’éclore si tu avais vécu de nos jours ou bien que cela aurait été handicapant, maintenant que la chanson à texte n’est plus de mise?

Bonne continuation.


Luc, bonjour,

C'est pour moi bien gratifiant de savoir que mes chansonnettes ont atteint, pour vous comme pour plusieurs autres, une importance qui se situe au-delà du simple divertissement.

Je n'ai jamais cru que la censure, les interdits qui ont harnaché plusieurs de mes titres aient freiné leur diffusion autrement qu'à la radio, aient empêché leur appréciation éventuelle par un vaste public. J'ai plutôt l'impression que ces anathèmes étaient même de nature à ajouter à la délectation de ceux à qui ces textes étaient déjà susceptibles de plaire. Car il faut bien l'admettre, la terrible sédition que l'on m'a reprochée tenait dans le fait que j'osais utiliser dans des chansonnettes qui se voulaient populaires de ces mots que l'on dit «gros» mais qui sont pourtant les plus fréquemment entendus le long du zinc, voire sous le préau des écoles. Certains ont mal accepté, à mes débuts, que je transpose en ce qu'ils considèrent n'être qu'un divertissement des préoccupations, des réflexions pourtant bien familières, bien quotidiennes, mais les foudres de la morale étatique ne m'ont jamais ébranlé, convaincu que je suis que ma morale personnelle est beaucoup plus saine, beaucoup plus exigeante.

La chanson, comme tous les secteurs de la création, est largement marquée, à chaque époque, par le contexte social, historique. On connaît bien l'abondante production engendrée par les événements marquants de notre histoire, l'Ancien Régime, la Révolution, la Commune, puis la guerre, suivie des années folles avec bientôt le retour au réalisme. Puis, comme en toute chose, les cycles se sont accélérés, sont devenus de plus en plus courts. L'intrusion brutale du mercantilisme, que d'autres nomment «marketing», a vraisemblablement fortement conditionné la production. J'ai toujours été étonné que la vague yé-yé ait largement et instantanément occulté l'âge d'or de la chanson d'auteur, alors très prédominante. Ce n'est tout de même pas le public de Ferré ou de Brel qui a subitement préféré Sheila ou Claude François.

Si j'avais livré la même production à cette époque où vous êtes, j'aurais certainement été d'une marginalité extrême, autant par le fond que par la forme. Certains me considéreraient comme le roi des ringards et d'autres comme un audacieux et rafraîchissant individualiste. Est-ce que je pourrais écrire des chansons totalement différentes? Chose certaine, je n'aurais que rarement été invité dans des émissions de variété à la télé, où la chanson, devenue d'abord un spectacle, ne se conçoit pas sans une entrée en scène galopante, des danseuses légères, décors avec projections d'arabesques sautillantes, fumées colorées ou autres «éléments de support». Je m'accommoderais mal de plans de caméra en mouvement de trois secondes ou moins, soit plus de cinquante plans pour une chanson, alors que trois ou quatre plans de caméra fixe me conviennent tout à fait.

Ou alors je serais possiblement devenu poète ou, qui sait, j'aurais pu virer malhonnête et devenir cambrioleur.

Un passéiste foutrement moyenâgeux,
Brassens